roboElle plie, coud, fabrique objets et accessoires, mais sa vraie identité, elle l’a compris à présent, est dans le papier qu’elle découpe et colle, pour en faire des installations. Masae Robo s’est enfin trouvée, elle est et sera plasticienne. Ses poissons sont à voir à la médiathèque de Quéven.

A Lorient on l’a vue souvent, ses ateliers d’origami à la librairie Comme dans les livres, de calligraphie japonaise dans les écoles, ses expositions. A Quéven, elle est le pivot central du temps fort consacré au Japon « J’ai animé des ateliers sur la culture japonaise : la cérémonie de dégustation du thé matcha, en kimono, avec les vrais ustensiles (le petit fouet en bambou qui émulsionne cette délicate poudre de thé s’appelle le Chasen, ndlr), la confection de Maki-Zushi (oui, avec un Z), le pliage de tissu – Furoshiki – pour créer des sacs éphémère ou des emballages cadeau ». Masae Robo fait également partie du team Babellium, à Quimperlé, qui invente de nouvelles formes d’apprentissage des langues étrangères, par la pratique d’activités ludiques (découvrir l’anglais en faisant du crochet, le russe en cuisinant ou le japonais en pliant des origamis). Mais la culture japonaise n’est pas une fin en soi pour Masae Robo « Je profite du fait d’être japonaise, c’est juste une inspiration ». Designer d’intérieur, la jeune femme, installée en France depuis quinze ans, a rencontré son mari à Londres avant de venir vivre et travailler à Lorient, où elle fait des décorations de vitrines. « Au début, j’ai touché à tout : bijoux, objets de décoration, mobiles… Maintenant, je vais me concentrer sur l’art ». Ancienne élève de Christine Sutton, charismatique figure des Beaux-Arts de Lorient pendant quatre ans, Masae Robo a aujourd’hui trouvé épure, sens et lignes dans son travail « Je crois que ce que j’aime, c’est une certaine simplicité raffinée, une forme de légèreté, de finesse ». Pour cette invitation à Quéven, Masae dit être «tombée amoureuse de l’espace d’exposition » et y avoir imaginé aussitôt ses poissons « Je travaille en 3D. C’est du découpage avec papier épais uni, ordinaire. Ce n’est pas du tout de l’origami, même s’il y a une inspiration japonaise, ce n’est pas du tout quelque chose de traditionnel. Je fais des installations avec la masse, je crée des mouvements, et je joue avec ces mouvements et les différentes tailles et couleurs des poissons. Du blanc, du noir et du rouge ». Résultat, une forme d’accumulations délicate, qui a davantage à voir avec l’art contemporain qu’avec les poissons d’Hokusai…

Bérénice Guénée et Martina Menconi ont créé la compagnie Mains Fortes. Ensemble, de leurs doigts gantés, elles font exister deux petits personnages, Alpha et Bêta, dans un éloge de la différence, qui n’est pas destiné qu’aux enfants, « Haut Bas ».

On les avait découvertes lors d’un Micro Theatro, à Lorient, ces sessions de présentation de spectacles en cours de création. Dans un grenier, tout au haut des Ateliers du Bout du Monde. Il y avait déjà quelque chose, dans cet embryon de spectacle, qui attirait l’attention… Une forme d’absurdité à la Bartleby, dans l’histoire de ce petit personnage simplissime mais très expressif – deux doigts, un gant de laine, une tête en mousse – perdu dans un quotidien urbain et répétitif, et « sauvé » par l’exploration du monde. Après deux ans de travail, l’histoire a pris forme(s) : « On était parties de L’éloge de la folie, d’Erasme, qu’on a gardé en tête mais complètement lâché. Le propos s’est transformé en un questionnement sur la norme, la différence ; la notion de cadre social, à la fois rassurant et écrasant, et comment en sortir ». Alpha navigue entre deux univers, celui de la cité, évoqué dans un petit théâtre à la table – un travail de menuisier avec trappes, portes, et surprises – et celui du vaste monde, du voyage, recréé à base d’ombres – les deux filles viennent de l’univers des machines optiques – dans une esthétique plus surréaliste, onirique… « On s’est rencontrées dans la compagnie Les Rémouleurs, qui utilise les marionnettes et les projections d’images à l’ancienne, les lanternes magiques… A nous deux on cumule
scénographie et illustration ». Bérénice et Martina avaient envie de travailler en Bretagne, elles ont donc implanté leur compagnie, Mains Fortes, à Port-Louis, et à Rennes, où se trouve leur atelier. C’est là qu’est né Alpha, dont les états d’âme constituent le cœur du spectacle « Peur, froid, angoisses… On est parties de
son quotidien, comme base, et puis on l’a emmené sur la banquise, dans le désert… C’est ce voyage à travers les symboles, et les rencontres qu’il fait, qui lui permettent de se découvrir lui-même en même temps que le monde. L’idée c’était d’aller jusqu’à l’épanouissement par l’expérience. On avait envie d’être positives, de montrer qu’essayer ça enrichit, qu’accepter de ne pas être dans le moule peut apporter de belles choses » En noir et blanc, Alpha évolue parmi les dessins découpés, les miroirs et les silhouettes « On a beaucoup testé à partir des techniques qu’on maîtrisait déjà, des effets de lumière sur différents matériaux, rhodoïd, peinture vitrail, plexi... ». On attend avec impatience de voir si le résultat final, sur une vraie scène et non plus dans un grenier, gardera le charme du bricolage et de la simplicité, accompagné par une BO signée Stravinsky, Benjamin Britten et Yma Sumac…

SLIDE-cabanescabanesIl inspire la métaphore météorologique. On se prend les toiles de Damien Cabanes de plein fouet comme une rafale de vent au détour d’une rue. Pour peu que l’on soit un peu sensible, on pourrait même dire qu’on en prend plein la gueule. Pourtant rien de violent dans ce dessin à la peinture exécuté très vite, instinctivement, aux couleurs intenses et essentielles. Explications.

Dans un certain cinéma à la mode ces dernières années, il y avait ce truc d’accélération des images puis de ralenti extrême, le Bullet Time, popularisé dans la série des Matrix. Quand on franchit le seuil de la galerie et qu’on porte son regard sur la première toile au mur, c’est ça. Un effet spécial. Un quart de seconde. Un
uppercut dans le plexus, la sensation d’être téléporté aux côtés du peintre, là, face à ces deux filles les jambes pendantes, un pinceau à la main et le bras qui s’agite, traçant le dessin à toute allure. Se retrouver face à l’artiste est donc une expérience troublante, hitchcockienne. L’impression de l’avoir regardé travailler par la fenêtre. Damien Cabanes est calme en apparence, presque placide. Un masque qui tombe dès qu’il se met à parler de son travail, avec le détachement d’un tueur en série… « Je crois que le fonctionnement du cerveau n’utilise pas les mêmes zones. Moi je crois que je passe par le reptilien, plus rapide qu’une autre partie qui analyserait ce qu’elle voit. Manet, Fragonard, Goya, ont peint très vite. Je fais une synthèse qui donne un résultat très différent de ce qu’on obtiendrait par l’analyse. Travailler vite et beaucoup, à profusion, dans un état boulimique, c’est quelque chose qui fait sortir encore plus d’énergie. Parfois je fais des séances de six heures – des condensés d’énergie – après lesquelles je dors toute la journée ». Ce travail avec la vitesse, Damien Cabanes l’a poussé à l’extrême dans une série de portraits de chiens, formidable, instinctive, où la sensation d’immédiateté est ici à son acmé : « Ça ne dure pas plus de cinq secondes, et je ne reviens jamais dessus. Il y a une excitation de peindre à toute allure, sur un papier qui coûte très cher, mais il ne faut pas avoir peur. Si on se lance vraiment dedans il y a très peu de déchets. Il y en aurait s’il y avait hésitation ». Dans ce Bullet time, on parle de l’importance du geste : « Il y a trois choses : la réalité de ce qui est devant moi, la réalité de la peinture, l’outil, et la réalité de mon corps en mouvement, avec une intensité qui fusionne. Plus l’urgence de l’instant ». Cette intensité, on la retrouve dans les couleurs employées. Une couleur qui passe avant tout pour l’artiste : « Quoi que je vois, ce qui attire ma rétine, c’est d’abord la couleur dans l’espace. Je vois des formes de couleur ». Ces masses colorées qui s’affinent créent un dessin sûrement plus figuratif encore qu’une reproduction fidèle, Cabanes reprenant à son compte une citation du poète Yves Bonnefoy « Le rôle du poète c’est de montrer un arbre avant que notre cabanesintellect dise que c’est un arbre ». Mission accomplie.

usineC’est sans doute la fanfare la plus connue du Morbihan, en tout cas la plus rigolote – et la plus funky. L’Usine à Canards n’a pas peur des couacs, même si dans la réalité elle en fait peu, ses musiciens jouant ensemble depuis maintenant plus de dix ans. C’est Pat Pereira qui l’a créée, mais comme il n’habite pas dans le coin-coin et qu’à nous deux on avait un emploi du temps de ministre, c’est le trompettiste Fanch Jouannic qui a accepté de nous raconter l’histoire sur un coin-coin de table.

«Tu cliques sur Google et là tu tapes le mot fanfare.
Tu trouves que ça fait un peu seul alors tu rajoutes aussi canard.
Tu tombes sur un truc qui meule, un truc trop cool, un truc trop bonnard.
Et alors là tu gueules MAIS OUI ! MAIS C’EST L’USINE A CANARDS !»

C’est « Fanfare sur le net » l’un des huit titres du premier – tadam – album de l’Usine à Canards, sorti au mois de mars, un album pêchu comme l’Usine, avec des vrais morceaux de pâté Hénaff à l’intérieur, des cuivres en veux-tu en voilà et un putain de sacré bon remix par – tadam – Ton’s, de St. Lô. Prix libre, vendu à la fin des concerts, vous êtes prévenus. Maintenant il nous reste dix secondes pour vous raconter avec Fanch l’histoire de l’Usine à Canards, créée en 2012 « ou en 2013 » à l’école de musique d’Auray par Patrick Pereira, prof de trompette, d’abord presqu’académie de trompette « on apprenait en jouant » stabilisée depuis cinq ans « ou six ans » à quinze musiciens avec tous les instruments en ette et one et aisse qu’il y a dans les fanfares « et un mégaphone ! Très important !». On vous passe les anecdotes de voyage, la Nouvelle-Orléans et le concert dans une église baptiste « avec l’orgue Hammond et les éventails Obama », le fait qu’ils mettent leurs cachets dans une tirelire pour partir en voyage ensemble, qu’ils se disent tout et sont « copains comme cochon », que leurs copines ont monté elles aussi une fanfare qui s’appelle Les canettes « les petites canes, pas les bières » (pas étonnant que sur « Sherpa », le morceau numéro 6 – celui qui a des airs de Goran Bregovic – il fassent des bruits de moutons, de poules ou de chats). On vous rappelle juste que vous les avez forcément croisés, ils jouent au moins une fois par an aux Valseuses, à Vannes ; l’été dernier ils ont fait « un concert de dingue » au Festival Interceltique à Lorient, ils ont mis le feu au Spotted Cat, à la Nouvelle-Orléans et ils ont été ovationnés dans un rassemblement de batteries fanfares en Vendée « Un truc complètement suranné, avec les uniformes et les majorettes, et nous on arrivait en reprenant la musique de Champs Elysées en version ska hip-hop ». Ben forcément. Alors à votre place, si on les avait jamais vus, on saurait quoi faire en décembre. Au lieu de rester au coin-coin du feu.

verdureChaque année, pour Les nuits de Lucie, la ville de Pont-Scorff invite un artiste à s’emparer de trois chapelles pour les mettre en lumière pendant les deux week-ends précédant Noël. Après Yann Kersalé, Ludwig, ou l’association Multi-prises, c’est au tour de Cédric Verdure, artiste nantais, de jouer avec la nuit. Entre exposition et installation, ses sculptures en grillage composent une foule silencieuse, créant des images poétiques et étranges...

C’est son CV d’autodidacte qui a fait flasher Christian Mahé, à l’Atelier d’Estienne. Cédric Verdure n’a pas « un parcours en école d’art. Quand j’ai commencé j’étais animateur. J’ai essayé la terre, le bois, la pierre, le moulage... J’avais des chutes de grillage et je cherchais un matériau accessible financièrement, d’une mise en œuvre pas trop compliquée, parce que je voulais faire du monumental et de la taille réelle ». C’était il y a quinze ans. Depuis, Cédric Verdure a trouvé une place, un peu hybride, entre concept et déco : " Pour moi, c’est de l’art contemporain accessible, qui parle aux gens". Ses sculptures, souvent à forme humaine, composent des foules un peu étranges, qui semblent être dans l’attente de quelque chose venu d’ailleurs. Stylisées et épurées, ces figures acquièrent une poétique inattendue par la lumière, qui vient se glisser à l’intérieur pour créer du volume, et faire oublier le matériau d’origine, qui devient comme du verre dépoli, nimbant les silhouettes d’un halo lumineux : « c’est de la LAO. Lumière Assistée par Ordinateur ». Sa main géante, lors d’Estuaire 2007, sur le site du Carnet, a été faite avec une toiture de poulailler. Pure récup : « Maintenant j’achète du matériau neuf, parce que j’ai besoin de beaucoup, mais les vieux rouleaux sont de meilleure qualité. J’aime l’idée du produit gratuit sublimé ». Souvent
intégrées au patrimoine, les expositions de Verdure, « je préfère parler d’exposition, car chaque pièce est une œuvre à part entière » se visitent la nuit : Nuit blanche à Paris ou Fête des lumières à Lyon : « Pour Les Nuits de Lucie, j’ai créé une scéno sur mesure à partir des sculptures que j’avais, plus une que j’ai réalisée spécifiquement ». Un travail où réalisation importe autant que résultat, puisque Verdure a une façon particulière de se confronter à ce matériau si complexe à façonner en volume : « Je mentalise en 3D le dessin et je le chorégraphie comme des katas de karaté, avec sa dynamique. Chaque œuvre est travaillée à partir de la gestuelle nécessaire pour dérouler et manipuler le grillage sans se faire mal ». Au final, des œuvres qui, agencées et mises en lumière, créent des images et illustrent des idées : « C’est pour moi un moyen d’aborder des sujets sociétaux ou philosophiques, de concrétiser mes pensées à travers l’art. D’agir… »

roboElle plie, coud, fabrique objets et accessoires, mais sa vraie identité, elle l’a compris à présent, est dans le papier qu’elle découpe et colle, pour en faire des installations. Masae Robo s’est enfin trouvée, elle est et sera plasticienne. Ses poissons sont à voir à la médiathèque de Quéven.

A Lorient on l’a vue souvent, ses ateliers d’origami à la librairie Comme dans les livres, de calligraphie japonaise dans les écoles, ses expositions. A Quéven, elle est le pivot central du temps fort consacré au Japon « J’ai animé des ateliers sur la culture japonaise : la cérémonie de dégustation du thé matcha, en kimono, avec les vrais ustensiles (le petit fouet en bambou qui émulsionne cette délicate poudre de thé s’appelle le Chasen, ndlr), la confection de Maki-Zushi (oui, avec un Z), le pliage de tissu – Furoshiki – pour créer des sacs éphémère ou des emballages cadeau ». Masae Robo fait également partie du team Babellium, à Quimperlé, qui invente de nouvelles formes d’apprentissage des langues étrangères, par la pratique d’activités ludiques (découvrir l’anglais en faisant du crochet, le russe en cuisinant ou le japonais en pliant des origamis). Mais la culture japonaise n’est pas une fin en soi pour Masae Robo « Je profite du fait d’être japonaise, c’est juste une inspiration ». Designer d’intérieur, la jeune femme, installée en France depuis quinze ans, a rencontré son mari à Londres avant de venir vivre et travailler à Lorient, où elle fait des décorations de vitrines. « Au début, j’ai touché à tout : bijoux, objets de décoration, mobiles… Maintenant, je vais me concentrer sur l’art ». Ancienne élève de Christine Sutton, charismatique figure des Beaux-Arts de Lorient pendant quatre ans, Masae Robo a aujourd’hui trouvé épure, sens et lignes dans son travail « Je crois que ce que j’aime, c’est une certaine simplicité raffinée, une forme de légèreté, de finesse ». Pour cette invitation à Quéven, Masae dit être «tombée amoureuse de l’espace d’exposition » et y avoir imaginé aussitôt ses poissons « Je travaille en 3D. C’est du découpage avec papier épais uni, ordinaire. Ce n’est pas du tout de l’origami, même s’il y a une inspiration japonaise, ce n’est pas du tout quelque chose de traditionnel. Je fais des installations avec la masse, je crée des mouvements, et je joue avec ces mouvements et les différentes tailles et couleurs des poissons. Du blanc, du noir et du rouge ». Résultat, une forme d’accumulations délicate, qui a davantage à voir avec l’art contemporain qu’avec les poissons d’Hokusai…

cabanesIl inspire la métaphore météorologique. On se prend les toiles de Damien Cabanes de plein fouet comme une rafale de vent au détour d’une rue. Pour peu que l’on soit un peu sensible, on pourrait même dire qu’on en prend plein la gueule. Pourtant rien de violent dans ce dessin à la peinture exécuté très vite, instinctivement, aux couleurs intenses et essentielles. Explications.

Dans un certain cinéma à la mode ces dernières années, il y avait ce truc d’accélération des images puis de ralenti extrême, le Bullet Time, popularisé dans la série des Matrix. Quand on franchit le seuil de la galerie et qu’on porte son regard sur la première toile au mur, c’est ça. Un effet spécial. Un quart de seconde. Un
uppercut dans le plexus, la sensation d’être téléporté aux côtés du peintre, là, face à ces deux filles les jambes pendantes, un pinceau à la main et le bras qui s’agite, traçant le dessin à toute allure. Se retrouver face à l’artiste est donc une expérience troublante, hitchcockienne. L’impression de l’avoir regardé travailler par la fenêtre. Damien Cabanes est calme en apparence, presque placide. Un masque qui tombe dès qu’il se met à parler de son travail, avec le détachement d’un tueur en série… « Je crois que le fonctionnement du cerveau n’utilise pas les mêmes zones. Moi je crois que je passe par le reptilien, plus rapide qu’une autre partie qui analyserait ce qu’elle voit. Manet, Fragonard, Goya, ont peint très vite. Je fais une synthèse qui donne un résultat très différent de ce qu’on obtiendrait par l’analyse. Travailler vite et beaucoup, à profusion, dans un état boulimique, c’est quelque chose qui fait sortir encore plus d’énergie. Parfois je fais des séances de six heures – des condensés d’énergie – après lesquelles je dors toute la journée ». Ce travail avec la vitesse, Damien Cabanes l’a poussé à l’extrême dans une série de portraits de chiens, formidable, instinctive, où la sensation d’immédiateté est ici à son acmé : « Ça ne dure pas plus de cinq secondes, et je ne reviens jamais dessus. Il y a une excitation de peindre à toute allure, sur un papier qui coûte très cher, mais il ne faut pas avoir peur. Si on se lance vraiment dedans il y a très peu de déchets. Il y en aurait s’il y avait hésitation ». Dans ce Bullet time, on parle de l’importance du geste : « Il y a trois choses : la réalité de ce qui est devant moi, la réalité de la peinture, l’outil, et la réalité de mon corps en mouvement, avec une intensité qui fusionne. Plus l’urgence de l’instant ». Cette intensité, on la retrouve dans les couleurs employées. Une couleur qui passe avant tout pour l’artiste : « Quoi que je vois, ce qui attire ma rétine, c’est d’abord la couleur dans l’espace. Je vois des formes de couleur ». Ces masses colorées qui s’affinent créent un dessin sûrement plus figuratif encore qu’une reproduction fidèle, Cabanes reprenant à son compte une citation du poète Yves Bonnefoy « Le rôle du poète c’est de montrer un arbre avant que notre cabanesintellect dise que c’est un arbre ». Mission accomplie.

05 Déc.

Grande de rue

Published in LES CHRONIQUES SDS

ducreuxImaginez Kristin Scott-Thomas avec un bonnet de laine et un grand pardessus d’homme. Voilà Claire Ducreux, qui partage avec son clone anglais des yeux et un sourire d’enfant irrésistibles. Dans la rue, ses spectacles à la scénographie épurée et son goût de la rencontre créent des moments suspendus et poétiques. Elle joue cette année pour la première fois en France son spectacle en salle, « Réfugiée poétique », créé en Espagne en 2014. Rencontre sur 06.

Vous vous considérez plutôt comme une danseuse ou une comédienne ?
Au départ il n’y avait que la danse. La rue a commencé par un duo avec Léandre, en 1999. On a été en compagnie des années, avec le spectacle « Fragile ». En 2004, Léandre a décidé de revenir au clown en improvisation, c’est ce qui m’a poussée vers le solo. La danse est devenue un langage parmi d’autres, dans cette sorte de théâtre visuel que je fais.
Qui est ce personnage, qui revient dans tous vos spectacles ?
Après les compagnies de danse, j’ai commencé à jouer avec cette espèce de vagabond, qui me suit depuis. C’est un peu moi. Il symbolise un état : fragilité, vulnérabilité, innocence conservée. Plus que quelque chose de narratif, ce qui m’intéresse c’est développer une présence, des couleurs. Ce personnage ne prend du sens qu’avec la rencontre.
A chaque fois, il y a interaction avec un spectateur, choisi au hasard ?
Oui toujours. Plusieurs mêmes. C’est ça qui importe, la relation qui se crée avec ces involontaires, à l’intérieur d’une structure écrite. Je ne sais pas comment je vais choisir. Ça se fait sur le moment, selon mon état. Personne n’est à l’abri ! Mais je fais toujours très attention : je me suis promis de ne jamais forcer. C’est quelque chose qu’on fait ensemble. Les gens viennent me voir après, et c’est souvent émouvant.
Ça ne doit pas être évident, pour eux, de savoir comment se comporter ?
J’improvise avec mon ressenti, selon si la personne est nerveuse, ou timide, ou au contraire joue trop. J’essaye d’amener la personne à se laisser être. C’est juste une question de tempo. Il faut se voir vraiment et laisser les choses se faire. Parfois il y a des rencontres magiques et parfois non. Il faut accepter ce qu’il y a, ne pas chercher à répéter. Ne pas savoir ce qui va arriver, c’est merveilleux à vivre.
C’est un peu le principe de la rue : faire avec…
Elle fait souvent des cadeaux, même s’ils sont parfois perturbants : on peut écrire la plus belle phrase chorégraphique du monde, rien ne vaut la force d’un vol d’oiseau ! C’est une chose qu’il faut savoir accueillir. La rue permet de créer des bulles. Il y a davantage de vulnérabilité et d’authenticité.
Comment retrouver ces choses là en salle ?
En travaillant des images avec de la lumière, des ventilateurs, de la fumée, on invente une autre sorte de magie… On crée la proximité autrement : la scène est un écrin qui aide à ça. La solitude y est plus grande, l’espace aussi, ça fait bouger autrement. Alors, les moments de contact avec les gens doivent être plus marqués : les lumières s’allument et là, on se voit. On est ensemble !

Erika Vandelet, du Théâtre de l’Echange, joue et met en scène un projet hybride plein de sens, « Les confidentes », qui entrelace le texte du « Journal d’une femme de chambre », d’Octave Mirbeau, paru en 1900, aux voix de huit femmes d’aujourd’hui. Un questionnement sur le rapport au travail des femmes à travers les époques.

C’est un spectacle qu’on rêverait de voir joué dans une usine, un atelier. Dans une sardinerie ou une fabrique de soutiens-gorge, des cuisines ou le sous-sol d’un hôpital, entourés de femmes en blouses, de femmes en bleus, de femmes en godillots, de femmes qui travaillent. Parce que c’est d’elles que l’on parle ici. De comment le travail a libéré les femmes, en même temps qu’il les asservissait. Mirbeau, à travers le portrait d’une femme de chambre, questionne ces notions de toute puissance du patronat, de libertés individuelles, de position de la femme dans une société dominée par les hommes, et par les hommes riches. Célestine remet tout en cause, et pose son regard critique sur ce qui l’entoure « Elle veut se libérer des chaînes du travail, du poids de la classe sociale qui la rend servile, du poids des hommes. C’est pour ça que je voulais qu’on entende les femmes
d’aujourd’hui, qui ont d’autres choix ». Pour Erika Vandelet, il était hors de question de jouer le « Journal » comme un solo « Je veux bien me prêter à l’exercice quand il s’agit de répondre au désir d’un metteur en scène, mais quand tu montes ton propre projet, il faut que ça ait du sens pour toi. Je voulais un double défi ». Alors voilà qu’Erika se lance dans une série d’interviews, que la réalisatrice Sonia Larue va filmer comme autant de portraits serrés sur des visages et des émotions. Une quinzaine de femmes se sont confiées à elles, répondant à la question « Quels ont été les moments les plus heureux et les moins heureux dans votre travail ? ». De belles rencontres, selon la comédienne. Une serveuse, une ex-DRH, une maraîchère, une femme de ménage, une coiffeuse… Huit paroles de femmes qui s’intercalent avec la voix de Célestine, créant échos et résonances jusque dans la propre histoire d’Erika « Ma mère s’appelait Marcelle et dans sa première place de coiffeuse, à 18 ans, on lui a demandé de changer son prénom pour celui de Carole. Parce que ça faisait plus moderne. Et que ça lui irait bien, avec ses yeux bleus… ». Un télescopage avec une des premières scènes du roman : « Célestine ?… Diable !… Joli nom, je ne prétends pas le contraire… mais trop long, mon enfant, beaucoup trop long… Je vous appellerai Marie, si vous le voulez bien (… ) Et puis, toutes mes femmes de chambre, je les ai appelées Marie ».

Aux antipodes de Léa Seydoux
Sans être un manifeste féministe, la version d’Erika Vandelet rend au roman sa dimension humaniste, au second plan dans l’adaptation cinématographique de Benoit Jacquot, avec Léa Seydoux, qui compose une Célestine à la nonchalance sournoise, une mauvaise fille - la propre projection du réalisateur, selon elle « Je n’ai pas eu du tout la même lecture que ce film d’homme, que je ne trouve pas fidèle au roman. Mirbeau fait parler une femme, et c’est la première fois qu’on entend la voix d’une domestique... C’est ce qui m’a touchée et animée. Mirbeau dénonce les injustices, Célestine fait tout pour s’en sortir, elle dénonce la fausseté, les conditions de
travail, le vice et la crasse cachés derrière le taffetas et le champagne… »

La compagnie Chto monte « La Médée », d’après un texte du 16e siècle, de Jean-Bastier de la Péruse. C’est Jean Monamy qui met en scène Nathalie Gautier et Sylvette Le Nevé dans cette version très particulière du mythe de Médée, la magicienne qui permit à Jason de s’emparer de la Toison d’Or...


Imaginons un livre très ancien, écrit en 1553. Un livre imprimé en italique, où le « z » est partout, où le « s » ressemble à un Forte, transformant le texte en partition musicale, un livre dont l’impression tremblante apparaît passée, sur un papier jauni… C’est ce livre que déniche Jean Monamy, en cherchant une version de Médée dans le répertoire : « Bastier de la Péruse était un ami de Ronsard et Du Bellay, il a fait partie de la première Pléiade, La Brigade. Sa Médée n’a probablement jamais été jouée ». A bord, la langue est autre, bien loin de celle d’aujourd’hui. Monamy a été professeur de Français, il sait où trouver les informations : « Dès que nous avons commencé à lire, il nous a semblé que ça ne pouvait marcher qu’en restituant la proposition du Français baroque. Alors on a travaillé comme si c’était une langue étrangère. On a juste modernisé quelques mots, pour mieux faire entendre certaines choses». Pour les trois comédiens, pas de doute, Médée est un texte féministe, qui fait le portrait d’une femme forte « Je suis une femme qui dépasse son histoire et celle de Jason, et s’affirme, en héroïne de la cause des femmes abusées et trompées, à qui j’apprends à ne pas subir le joug des pouvoirs ». Et Médée est un texte engagé, qui fait écho au débat sur les immigrés, posant concrètement la question « Qui est barbare ? Qui est juste ? ». Pour Jean Monamy « Comme ceux que nous appelons aujourd’hui « barbares » ou « terroristes », Médée a un comportement apparemment dicté par un « extrémisme » d’essence religieuse, en contradiction avec un comportement civilisé »


Médée en trois phrases : Médée, qui a aidé Jason à conquérir la Toison, est réfugiée avec lui à Corinthe. Jason la répudie et décide d’épouser la fille du roi de Corinthe. Médée prépare alors sa vengeance.

Médée selon Nathalie : « C’est un personnage très violent, j’adore jouer ça... Elle déborde ! C’est une combattante. Une guerrière. Quelqu’un qui souffre. Les gens sont en empathie avec elle… C’est un voyage extraordinaire, plein de ruptures, et j’adore jouer les ruptures, me surprendre et surprendre le public… »

Nourrice selon Sylvette : « La femme que je joue a nourri cette Médée et la voit se barrer. La
nourrice, elle se sent une mission de protection de Médée. Elle se sent dévastée par ce qu’elle reçoit de Médée. Elle est son point d’ancrage, mais elle est aussi à son service. J’ai mis du temps à
m’imprégner du texte, je découvrais le vers et à présent, c’est une vraie jouissance d’oralité, de langage »

Jason selon Jean : « Jason est un sale type, un petit con, assez vulgaire. Un arriviste. Un pourri. Il exploite ce qu’il peut, il est opportuniste. C’est un connard, en fait !

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