Les Bretons en photo dans la ville

C’est le gros événement de la saison, en Pays de Quimperlé. D’abord parce que la ville y consacre deux de ses lieux d’exposition fétiches, la Maison des Archers et la Chapelle des Ursulines. Ensuite parce que l’artiste exposé est l’un des grands noms bretons, le photographe des hommes et des femmes de Bretagne, « Thersi » : Michel Thersiquel.


La Chapelle des Ursulines, en haute ville, reçoit donc Thersiquel, après Tal-Coat, Bazaine, Combas, Paul Bloas… Dans ce lieu clef de la ville, chaque été, les Ursulines aimantent les amateurs d’art, mais avec Thersiquel, c’est l’émotion qui s’invite. Au-delà du talent, au-delà de la technique, au-delà de la dimension artistique, Thersiquel, c’est d’abord un témoin, LE témoin de la vie des Bretons, de leurs rires et leurs rides, leurs vies, la vie. Presqu’un ethnologue, presqu’un sociologue, autant qu’un amoureux des gens, un as du portrait. Thersiquel a disparu en 2007, et c’est ici la première grande exposition depuis, réalisée en partenariat avec l’association Les amis de Michel Thersiquel et le Port-Musée de Douarnenez, qui est aujourd’hui le dépositaire et administrateur du fonds photographique de « Thersi », soit 70 000 photos… Aux Ursulines, et en noir et blanc, sont ainsi visibles les séries qui ont rendu Thersiquel célèbre, celles de ses débuts, à Pont-Aven où il s’installe au début des années 70 et qu’il rencontre des figures de la culture bretonne tels que Xavier Grall, Georges Perros, Glenmor… Dans les images présentées, c’est comme un reportage géant sur la Bretagne. Des hommes et des femmes au travail, des années de photographies, une approche honnête et empathique de l’autre, cafés-épiceries, travaux des champs, marins pêcheurs, vie quotidienne dans les îles bretonnes, villages de l’intérieur et des côtes… Exceptionnellement, la très romantique galerie du magnifique cloître des Ursulines est ouverte, un plaisir supplémentaire, et y est accrochée une série qui fera particulièrement tilt aux Lorientais, celle intitulée « Kerpape », des images très fortes, celles de corps handicapés, faites au centre de réadaptation fonctionnelle de Plœmeur. Conçue comme un parcours, l’exposition se poursuit avec encore des photographies, dans la sortie par l’arrière de la chapelle, puis dans la rue Savary, qui relie haute et basse ville (dans la descente, en profiter pour boire un verre Chez Chouchou, ou y réserver une table pour goûter leurs formidables Ribs caramélisés). Enfin, dans la mignonne Maison des Archers, en basse ville, demeure de notable du XVIe siècle, c’est la couleur Thersiquel qui est mise en avant : celle des années 80, où il doublait ses reportages en noir et blanc par un autre boîtier chargé en films couleur. Une couleur, qui, comme pour rattraper des années de noir et blanc, jaillit et explose, notamment dans le jaune des cirés Cotten, dont Thersiquel a su faire un usage graphique bien avant l’heure.

 

>  Chapelle des Ursulines. 02 98 39 28 44 – 02 98 96 37 37
> Maison des Archers. 02 98 39 06 63
Les deux lieux sont ouverts tous les jours de 10h à 12h30 et de 14h à 18h sauf le mardi.
> Tarif de 3€ à 5€

Itinéraires graphiques à la médiathèque de Lorient.

 

Cher Monsieur Schuiten. Je vous aime. Pas avec le cœur, non, avec la tête. Et avec le corps, qui avec vous vit penché. Je vous aime parce que je suis tant et tant partie en voyage avec vous et si loin. J’ai levé la tête si haut que mes cervicales craquent toujours. J’ai tant écarquillé les yeux que je ressens encore la sécheresse au bord des cils. J’ai vacillé, j’ai tant vacillé. J’ai tellement eu le vertige au bord de vos dessins, sur lesquels je me suis
penchée si souvent, au bord d’un immense et poétique balcon sur les mondes imaginaires que vous cartographiez si bien. Grâce à vous j’ai appris à voler, sans ailes ni substances prohibées. Merci.


François Schuiten (on prononce skeuillteun) est le fils d’un architecte bruxellois très connu dans les années 60. L’architecture, même si Schuiten a insisté à de nombreuses reprises sur l’aspect humain de ses histoires, est au cœur des livres – certains appellent cela des bandes dessinées – dont il a réalisé les dessins avec le scénariste Benoît Peeters, son ami depuis l’âge de 20 ans, inventant un monde labyrinthique où l’architecture se développe comme un réseau de plantes invasives, dans une esthétique entre Art nouveau, Art déco et Néo classicisme. Au cœur de ces mondes, des systèmes absurdes où les personnages se perdent, se noient dans des tâches ou des
missions sans fin, archivistes, cartographes, architectes eux-mêmes…

Un peu de sérieux
On le sait moins mais Schuiten a transposé son univers en volume, au sein de plusieurs Expositions Universelles, a conçu des scénographies d’opéras, mais également des décors de cinéma, dont À la croisée des mondes : La boussole d’or d’après les livres de Philip Pullman. À Amiens, la maison de Jules Verne est surmontée d’une sphère à la Schuiten. À Bruxelles, la station de métro Porte de Hal reprend ses dessins en volume, et à Paris, il a entièrement conçu la station Arts et métiers, la recouvrant de plaques de cuivre rivetées, dans un esprit steampunk très Nautilus, avec des rouages et des hublots derrière lesquels on peut découvrir des éléments des Cités Obscures, la grande et longue série d’albums qu’il réalise avec Benoît Peeters. Fervent admirateur de l’architecte bruxellois Victor Horta, dont les maisons Art nouveau sont les égales de celles de Gaudi à Barcelone, Schuiten a instillé dans son œuvre sa figure, mais aussi celle de Jules Verne ou Le Corbusier, les mêlant avec des personnages imaginaires. À la médiathèque de Lorient, peu d’images, une quinzaine tout au plus, mais l’occasion de se pencher en plus grand format sur les perspectives vertigineuses du dessinateur, d’admirer le travail de coloriste, de s’émerveiller de sa formidable et très cinématographique façon de traiter les ombres et les lumières.

 


> Médiathèque François Mitterrand,
Lorient. Lundi 13h-19h, mardi mercredi
et vendredi 10h-19h, samedi 10h-18h

C’est une nouvelle fois la compagnie de danse lorientaise Eskemm qui assurera, avec Vibrations, la création amateur du festival Avis de temps fort, sur la rive gauche de la rade lorientaise.


Ils sont de plus en plus à la rue, Eskemm. Compagnie de danse « historique » du Pays de Lorient, créateur de la biennale Danse à Kerhervy, organisateur d’événements dans l’espace public, le duo Karine Le Bris & Fadil Kasri (contemporain + hip-hop) s’enflamme pour le béton et le bitume. Après avoir essuyé les plâtres, lors de la création de Timing, premier volet du triptyque Le jardin du Wyrd (clôturé par Vibrations), au festival Avis de temps fort 2013, Karine a compris que pour être vu en rue, il faut se tenir debout : « Nous n’allons pas une fois au sol ! Ce n’est pas évident pour moi ! Mais la station debout a apporté autre chose. J’ai essayé d’aller vers l’épure, d’être moins bavarde dans mon écriture chorégraphique. Le partage avec les participants implique des choses claires, moins complexes ». En rue, il faut « des choses très légères… Pas de scénographie lourde, pas de tapis de danse à dérouler avec précaution. On a appris à danser directement sur le sol, avec de bonnes chaussures… ». Vibrations est en deux versions : un format participatif pour les amateurs, et un duo, composé de Karine et Fadil, qui n’avaient pas dansé ensemble depuis leur première création, il y a douze ans. Un vrai plaisir pour Fadil : « On a retrouvé tout le travail sur les portés, mais on a surtout cherché comment danser ensemble aujourd’hui. Après douze ans à traverser nos univers, contemporain et hip-hop, on a fini par les intégrer… ». En filigrane, la LSF, langue des signes, que la compagnie intègre dans ses spectacles depuis plusieurs années : « Ça crée une forme de langage commun même si personne ne danse à l’identique ». Un langage pour dix danseurs de tous âges, issus de leurs ateliers du CECAP, à Lorient, cinq contemporains et cinq hip-hop, et huit jeunes habitants d’outre-rade, de 9 à 15 ans, au total vingt danseurs avec Karine et Fadil.
« Ce projet de territoire, reproductible n’importe où, permet de toucher des gens peu sensibilisés à la danse. Les gamins ont pris vite. Ils ont une présence très forte ». Vibrations explore le vivre ensemble avec trois parties : vivre seul, vivre à deux, et vivre ensemble « Tout est basé sur la rencontre avec l’autre, pour arriver à
l’harmonie ». Sur cette danse, la compagnie et ses danseurs, mais aussi des résidents d’EHPAD, des gens rencontrés dans la rue, dans les bars, ont participé à une collecte à propos du vivre ensemble jusqu’à constituer un vocabulaire qui a été confié au chanteur Brings, qui pose sa voix sur la musique créée par Fadil, et sur les gestes signés par les danseurs.

 


> Avis de Temps fort, Gâvres, Locmiquelic, Port-Louis, Riantec.
Week-end de l’Ascension.
Tous les spectacles sont gratuits.
> Vibrations : jeudi 5 mai à 15h10
sur le parking du port de Sainte-Catherine, Locmiquelic. Durée 30mn.

06 Avril

TU

Published in LES CHRONIQUES SDS

Après Acrobates, Olivier Meyrou et Matias Pilet continuent leur collaboration dans Tu. Un parcours où sens et sensible sont pivot, dans un travail sans concession au paraître, au sensationnel ou à la prouesse. Une approche d’une absolue sincérité, qui touche au plus profond le spectateur, pour peu qu’il accepte cette simplicité.

Acrobates s’appuyait sur des rencontres, et les racontait. Celle d’Alexandre Fournier et Matias Pilet, jeunes acrobates, avec Fabrice Champion, trapéziste des Arts Sauts, puis avec Olivier Meyrou, cinéaste. Quatre destins bouleversés par un accident de trapèze, celui de Champion, qui le laisse tétraplégique, et un spectacle bouleversant, sans la moindre miette de sensationnalisme, de sentimentalisme. Une justesse des interprètes, un sens profond, autour de la relation à l’autre. Tu continue sur la même ligne, à savoir comment construire un objet artistique vivant, à partir d’interrogations profondes, qui le nourrissent et le structurent jusqu’à s’effacer, en laissant juste une trace, subtile mais prégnante. Aux sources de Tu, naissance et renaissance. Matias qui « aime dans l’acrobatie qu’elle déconnecte la fonction cerveau. Le corps parle à sa place. Et sa mémoire aussi », est en phase de recherche pour Acrobates, et entre dans cet état de perception modifiée qu’il recherche. Un souvenir lui revient alors, celui de sa sœur jumelle, morte à la naissance. « Deux mois plus tard, se souvient Olivier Meyrou, la maman de Matias, Erika, qui vit au Chili, vient en France, et ils parlent de ce qui s’était passé. De cette chose de donner la vie et la mort ». Erika est d’origine mapuche, les Indiens du Chili et d’Argentine. Les deux hommes décident alors de partir aux racines. À Valparaiso, où ils rencontrent la chanteuse Karen Wenul avec laquelle ils passent trois jours. Pour Matias, une évidence « Karen est connectée à cette culture de façon sensorielle. On est allés sur la plage. L’air, le soleil, son chant, ça a modifié quelque chose en moi. Ça m’a fait sortir du mouvement acrobatique, sortir de mes chemins corporels, et ce qui a commencé à naître, c’était une découverte. Quelque chose de plus ancré, de plus rugueux ». Poursuivant leur recherche autour de la vie et la renaissance, Matias et Olivier rencontrent des sages-femmes, puis décident de travailler dans le noir, avec l’aide de la comédienne Françoise Gillard, de la Comédie Française, autour de la mémoire fœtale. Avec ces mouvements nouveaux et profondément ancrés dans les racines de Matias, les deux hommes construisent une écriture scénique. « Pour écrire un récit universel, il fallait raconter cette histoire, mais contrairement à Acrobates, on avait moins besoin d’expliquer les choses. » Autre différence, la scénographie, décrite par Olivier Meyrou : « Dans Tu, c’est tout sauf des angles droits et du solide ! On a travaillé sur les vols planés et la glisse, en utilisant du papier sulfurisé. C’est de l’acrobatie de l’aléatoire ». Une instabilité extrême, le papier est impré­visible, il peut faire partir le corps dans n’importe quelle direction. Ce papier, en lés ou en morceaux, est aussi support d’images :
« On voit la mère de Matias, qui creuse la terre noire, comme Antigone. On voit la rencontre entre Matias et Karen sous les volcans… ». Peu à peu l’être profond de Matias apparaît, sous les mues de papier. Pour Olivier Meyrou, « cette collaboration entre nous de projet en projet, dessine le portrait d’un artiste de spectacle en spectacle, avec l’apparition de la maturité. Ce qui m’intéresse, c’est cet aspect presque documentaire, sur l’intime, où la figure ne masque pas l’individu ».

 

> 21 et 22 avril au CDDB, Lorient. 02 97 83 01 01. www.letheatredelorient.fr

06 Avril

Aude Samama

Published in LES CHRONIQUES SDS

Peintre de Bulles


C’est une artiste presqu’unique. La peintre Aude Samama compose avec les cases, pour les cases, celles des bandes dessinées qu’elle réalise avec des auteurs. Et chacune est une œuvre, qui n’est pas sans rappeler l’univers de Van Dongen. En tout petit format.


Elle aime les bouches rouges comme le désir, les chevelures abandonnées, les yeux maquillés de noir, les longues jambes posées sur le bras d’un fauteuil, les profils renversés dans la rêverie ou l’extase. Elle aime le rouge, le noir, les longues ombres gris orage, les ocres sourds, les couleurs de derrière les persiennes… Aude Samama est peintre, de ces peintres dont on tombe immédiatement amoureux parce qu’ils savent rendre non pas la réalité des choses mais la puissance de l’instant. Aude Samama est peintre, mais elle ne connaît pas ou peu le grand format. Chacune de ses œuvres est réalisée à l’intérieur d’une petite case de bande dessinée, et raconte une histoire. Et chaque planche est aussi une œuvre à part entière, puisque Samama travaille par page : « chacune est comme une série, qui donne une vision d’ensemble, avec une évolution narrative. Je crée tous les fonds de couleurs de la page, pour garder la gestuelle, et je fais monter l’histoire. Je ne fais pas de crayonnés, ce sont des masses de couleurs côte à côte, le dessin change au fur et à mesure, couche par couche ». Chaque vignette – et il y en a peu par page, maximum cinq – est une déclinaison de points de vue sur une scène, créant une unité de lieu, de couleur, de temps. Comme une série de variations sur le même thème. « Il ne faut pas que ce soit trop travaillé. Ça alourdit. Il ne faut pas qu’il y ait trop dans chaque case, pour ne pas couper la narration. C’est important, en bande dessinée, que le lecteur ne s’attarde pas trop longtemps sur les détails, pour qu’il puisse faire une lecture fluide, que l’on puisse glisser d’une case à l’autre ». Aude Samama a fait plusieurs albums, dont le dernier, Martin Eden, avec Denis Lapière, scénariste précis : « Denis a la capacité de se projeter. Moi pas, il faut que je fasse les choses. Ses plans sont très détaillés, il a une vision très cinématographique : dans chaque case, il y a ce qu’il a prévu, gros plan, plan serré, vue frontale, d’en dessus, d’en dessous… C’est assez rassurant et j’y trouve mon compte. Dès que je commence à travailler, je me réapproprie les choses ».

 


> vendredi 8 avril et samedi 9 avril « Les Bulles de l’Espace »
Rencontres, dédicaces, animations, concours. 02 98 06 28 28
Espace culturel Leclerc Quimperlé.
Présence d’Aude Samama le 9 avril.

> En série, chez Frémok. 2002
> Bessie Smith, chez Nocturne. 2006
> Amalia Rodrigues, chez Nocturnes. 2008
> L’intrusion, chez Rackham. 2008
> Amato, chez Futuropolis. 2009
> Lisbonne, dernier tour, aux Impressions Nouvelles. 2010
> Rachmaninov, chez Nocturne. 2011
> À l’ombre de la gloire, chez Futuropolis. 2012
> Martin Eden, chez Futuropolis. 2016
> www.audesamama.com

Christophe Maréchal seul en scène


Les origines
Un album jeunesse magnifique d’Andrée Prigent : « Il y a deux ans, j’ai fait une lecture de “L’arracheur d’heures”, de la même auteure, à la médiathèque de Lanester. Et à la sortie, je vois ce bouquin dans une vitrine, qui avait le même aspect. Je le prends, et je me rends compte que les dessins sont d’Andrée Prigent, qui a réalisé quatre affiches pour le Festival du pont du Bonhomme (à Kerhervy, tous les étés, organisé par la compagnie de l’Embarcadère, cofondée par Christophe Maréchal, ndlr). C’est de la gravure avec des papiers découpés ». Un style très simple, en noir et jaune. À la fois un brin rétro et très contemporain, ce dessin stylisé fait penser aux imagiers de Blexbolex. « J’ai écrit à l’auteure, Jo Hoestlandt, qui m’a donné son accord, et Andrée Prigent a accepté que nous projetions tous les dessins ».

La mise en scène
Un solo pour Christophe Maréchal, qui s’est imaginé pour cela dans le rôle d’un artisan qui, tout en installant son travail dans son atelier, raconte un récit. « Quelqu’un qui a la nécessité de raconter ça. Quelqu’un de super concerné. Comme moi. C’est quand même le troisième spectacle sur le nazisme auquel je participe ! » Dans cet atelier, il y a une machine à coudre mécanique « parce que quand j’étais petit je jouais au train avec celle de ma mère. Et puis un projecteur de diapos, qui fait du bruit, et du souffle. Ça donne quelque chose d’un peu
désuet, que je n’ai pas cherché, mais qui vient de mon imaginaire enfantin, et ça colle bien, parce que j’étais enfant quand j’ai découvert la Shoah, et je la raconte avec les moyens des années 70… »

Le pitch
« C’est l’histoire d’un vieil homme qui fait le tour de son jardin, où il découvre un bébé dans l’herbe… Ce vieux grigou solitaire, qui n’aime personne et que personne n’aime, va être “adopté” par l’enfant, et transformé par lui ». Un texte écrit dans une langue très orale, que s’est appropriée Maréchal, avec le regard de Sylvie Goyat.

Le contexte
Ce n’est que par certains détails que l’on comprend qu’on est en temps de guerre :
« Pour les adultes c’est clair tout de suite, mais souvent les enfants ne le voient pas, lisent l’histoire comme un enfant sauvé de quelque chose. Sinon, le sous-titre “Quand l’amour d’une mère est plus fort que tout” donne la clef de l’histoire et une fois qu’on a compris, tout fait signe, dans le récit ». Le train, bien sûr, c’est celui de l’horreur, celui des camps. « Mais ici c’est vraiment une histoire, qui parle d’un sujet sans l’asséner. Une micro-histoire pour faire palper la réalité. D’ailleurs, dans le texte, il n’est jamais dit que l’enfant est tombé du train. Il est dit qu’il a été trouvé dans le jardin… »

 

> 17 mars à 14h30 et 18 mars à 10h et 18h au City, 3 rue Roger Salengro, Lorient. Durée 35 mn. De 2 à 10 €.
02 97 83 65 76.
> 26 mars à Romillé (35) et du 5 au 8 juillet au TNT, à Nantes.

Accumulation d’accumulations

Du 2 au 10 mars, le Pays de Vannes entre en danse avec « Mouv’ment T ». Conçu avec la complicité de Catherine Diverrès, une manifestation dans des lieux institutionnels* ou atypiques. Sept jours et neuf chorégraphes « en prise avec une certaine radicalité », dont Dominique Jégou. Focus.

* La Lucarne à Arradon, Le Dôme à St-Avé, l’Hermine à Sarzeau, le TAB à Vannes et le Conservatoire de Vannes.

Jégou, chorégraphe rennais, est aussi, d’abord – ou le contraire – danseur. Avant de danser pour lui, il l’a fait pour Dominique Bagouet, notamment dans son mythique So schnell, mais aussi pour Trisha Brown, chez qui il a connu et gardé le goût de la répétition, et récemment pour Boris Charmatz dans Levée des conflits. Fan – très fan – d’aléatoire, de construction/déconstruction, de contraintes spatiales, de jeu, Jégou travaille avec le temps, notamment dans des performances qui s’affranchissent des codes, en terme de durée et de forme, films chorégraphiques, spectacles conférences. Le projet Accumulations, qui sera présenté dans son intégralité le 5 mars, a pris racine dans une routine personnelle que s’était assignée Jégou en 2011 : pendant toute une année, chaque jour, le danseur ajoutait un nouveau geste dansé à celui de la veille. De cette expérience et de celles menées avec des amateurs, est née une appétence pour « l’accumulation dans toutes ses significations… L’exubérance ou le minimalisme, la litanie, la construction ou l’épuisement… La joie de faire une même chose pendant longtemps, de retravailler dessus. Une accumulation d’archives de danse » qui prend corps dans
un projet public en quatre temps, « les Ac­cumulations sont des expériences pour se défaire d’une danse liée au mouvement ». En 2012 naît Accumulation #1, avec le poète et performeur Charles Pennequin, dialogue
osmotique et hypnotique, « une accumulation de petites situations, de jeux, qui vont créer un espace de danse, vers un dégagement ». En 2014, dans Accumulation #2, c’est avec le compositeur Olivier Sens et la danseuse
Catherine Legrand que se joue la communion, dans cette version très dense et très dansée. Fin 2015, Accumulation #3 voit le trio du #2 passer au quatuor avec Annabelle Pulcini, qui manipule des objets scénographiques : « Le 3 a un côté graphique, comme des mosaïques. C’est le contraire du 1 : les objets prennent de plus en plus de place et limitent l’espace ». En même temps est créée La grande forme accumulée, accumulation des trois premières avec tous les artistes : « On y retrouve des fragments des trois formes, très mélangés. C’est une nouvelle syntaxe. On ne voit pas la même chose alors que c’est la même matière. C’est une forme kaléidoscopique, qui boucle le cycle ».

 

Samedi 5 mars
> Château de Suscinio 11h : Accumulation #1 – Peux-je ? + Accumulation #3
> L’Hermine, Sarzeau 17h30 :
Initiation au principe d’accumulation.
Atelier ouvert à tous.
> L’Hermine, Sarzeau 18h30 : Accumulation #2 + Accumulation Grande forme.


Et aussi…
> Histoire spirituelle de la danse,
David Wahl, 2/3/4/5/6 mars.
3 temps, Yvann Alexandre, 3 mars.
Revue macabre, Aurélien Richard, 4 mars. Tordre, Rachid Ouramdane, & Dentro, Catherine Diverrès, 10 mars.
Absurdus, Cie Étant donné, musique
Mathieu Boogaerts & dessin
Vincent Fortemps, 9 mars.
> Stage de danse avec Yvann Alexandre à La Lucarne, 2 mars.
> Du 2 au 18 mars : Exposition Danz, Gaele Flao au Dôme

Hocine à Grain de Sel, Séné

I l est connu comme musicien, il devient conteur. Raconteur de son histoire, raconteur de ses racines, Hocine plonge dans le bric à brac de ses souvenirs pour nous émouvoir, à la façon du brocanteur qu’il n’a jamais tout à fait cessé d’être…

Il raconte le passé avec simplicité et un brin de nonchalance, comme si cela n’avait pas d’importance, comme si toutes ces choses qui lui sont arrivées n’avaient pas valeur de fondations, comme s’il ne voyait pas s’allumer le
regard de ses interlocuteurs à l’évocation d’une vie remplie d’anecdotes, dont chacune ferait un magnifique départ de roman. Un à qui la valeur de ces pistes n’est pas passée inaperçue, c’est Achille Grimaud, le conteur, qui, ici, se fait metteur en mots et en scène, une première pour ce franc-tireur adepte du solo. Interview à deux voix. Hocine : « Avec Achille, on s’est rencontrés dans un stage au Spoum, à Brech. Je voulais raconter l’histoire de mes parents, le départ de Kabylie et l’arrivée en France, dans les années 50, leur sacrifice… Leur rendre honneur. Je sais raconter mais pas écrire. » Achille : « On voulait que ce soit une coécriture, dans laquelle Hocine devait se sentir à l’aise. On ne voulait pas faire du Achille. Il y a deux ans, il a commencé à me raconter son histoire. J’enregistrais, puis j’écrivais, avec le souci de la dramaturgie, que chaque chose ait un début, un milieu, une fin. Je choisissais des passages. On a fini par isoler une chose, la passion d’Hocine pour les encombrants » Hocine : « Avant d’être musicien, j’étais brocanteur. Je bossais jour et nuit, je ramassais tout ce que je trouvais, souvent dans les poubelles, et je stockais ça partout où je pouvais, chez moi. C’était un énorme bordel. Je fais ça depuis tout petit. Aujourd’hui j’ai toujours l’œil, mais je me suis calmé ! » Achille : « Puis on a tellement avancé sur l’écriture, que finalement j’ai pas eu envie de le laisser partir dans une direction différente avec quelqu’un d’autre. J’avais envie de défendre ce spectacle jusqu’au bout, alors je me suis fait metteur en scène. On a commencé à travailler sur plateau vide, et Hocine a commencé à apporter son bordel au fur et à mesure » Hocine : « Des magnétophones à cassettes, à bandes, des dictaphones, un walkman, une télé, des vieux trucs que j’ai trouvé à Emmaüs, à Saint-Nolff, que j’ai fait réparer. Ces objets m’aident à raconter, en plus de la guitare, de la flute, et des effets à pédale. On s’en sert pour produire du son, des témoignages enregistrés, des montages d’émissions de radio (notamment avec Radioscopie de Jacques Chancel, moment d’émotion intense quand retentit la musique de Georges Delerue, ndlr) en hommage à mon père qui m’enregistrait des émissions sur cassette en disant  “Faut écouter, mon fils, pour ne pas devenir un voyou…”. Je voulais ramener l’Algérie et les racines dans l’histoire… »
Résultat, une forme hybride, partiellement musicale, où le récit se nourrit d’incursions dans le passé, pleines de charme et de tendresse, un ton vintage qui craque comme une cassette trop usée, un joyeux fouillis d’où émergent nostalgie et amour filial, à déguster comme une matinée à fouiner aux Puces…

 

> Samedi 20 février à 18h. À voir à partir de 10 ans. Durée 1h. De 5 à 15 €.
02 97 67 56 75. www.hocinemusique.free.fr

Arnaud Goualou à Lanester


àSorties de Secours, c’est l’un de nos coups de cœur graphiques, depuis sa sortie des Beaux-Arts de Lorient, en 2011. Arnaud Goualou expose « La chimère du vertical » à la Galerie La Rotonde.


En réunion, il y a toujours quelqu’un qui fait du doodling, noircissant son bloc de gribouillis formant dans le meilleur des cas des dessins qui ressemblent à un chou-fleur, mais la plupart du temps n’ayant l’air de rien. Arnaud Goualou ne se revendique pas du doodling, mais sa technique y fait penser : un crayonnage de
petits cercles qui créent un dessin en s’accumulant. « Quand j’étais étudiant, mes profs trouvaient que je ne dessinais pas très bien. En fait, je n’avais pas trouvé de technique où je sois à l’aise. Puis j’ai découvert les dessins du sculpteur Henry Moore, faits en tournant, et je me suis mis à dessiner comme ça. Je me sens plus à l’aise dans l’arrondi que dans la ligne droite. C’est quelque chose dans l’instant : les cercles et les boucles, ce n’est pas une technique qu’on apprend, c’est quelque chose de plus instinctif ».
Quand on regarde les dessins de Goualou et leur extrême justesse, on se dit effectivement qu’il y a plus que la reproduction d’une forme et de volumes, mais bien une relation très instinctive au modèle, presque comme s’il était relié à lui par quelque chose d’impalpable, de l’ordre de l’énergie « Je recherche des images, je trace sur le papier le contour, sans détails, puis j’attaque direct au stylo. Il ne faut pas que ce soit du remplissage. C’est du dessin actif. J’arrête assez rapidement, au moment où l’animal devient vivant. Je commence toujours par les yeux : si ils sont réussis, le dessin sera réussi ». Défauts et ratures sont aussi très importants dans le dessin de Goualou, réalisé avec un outil simplissime, un stylo à bille noir, le Bic Cristal : « Et surtout non maîtrisé. Je n’aime pas que le dessin soit trop rigide ». Ses modèles, des animaux, toujours « Des singes, car ils sont proches de l’homme, et ont une émotion dans le regard. Des bisons, des oiseaux, et surtout des cerfs, car je les trouve plus élégants que les autres ».
Des cerfs que l’on retrouve en volume dans les masques réalisés pour le metteur en scène Eric Vigner dans « La Place Royale » de Corneille, carton et kraft, cornes de bélier, de gazelle ou de cerf « Ce travail avec le CDDB m’a donné envie de travailler comme plasticien dans le théâtre, d’aller plus loin ».
Plus loin, c’est aussi l’écriture, le décor, la mise en scène, mais aussi la céramique, où l’on retrouve la fausse technique du doodling dans la série de statuettes réalisées pour « Les nuits de Lucie », l’an dernier à Pont-Scorff, lors d’une expo collective avec Multi-Prises, association lorientaise. Des céramiques noires, comme cramées, entre chimères et gargouilles, où, pour créer le pelage, la terre est grattée en cercles. On ne se refait pas…

Hennebont mise en boîte


Il mène depuis plusieurs années un travail artistique à partir de portraits retravaillés dans des caissons lumineux. Image, trace et lumière composent les œuvres à caractère contemporain, claires et lisibles.
À Hennebont, à partir de janvier, et au cœur d’un projet pédagogique, Philippe Leconte envahit les lieux emblématiques de la ville et y insère ses caissons.


Balcons, portes, fenêtres, des Haras aux remparts, du théâtre à la coque à la médiathèque, partout dans le centre d’Hennebont, dix-sept cadres s’installent et créent des présences, visibles dans la nuit. Des humains dans la nuit. Les caissons lumineux de Philippe Leconte sont au centre de son travail de plasticien depuis longtemps, sous le titre « Une ligne en nous ». Associée à un portrait, une ligne comme un tracé de craie électrifié, électrisé, comme un chemin tracé à la gouge, un canyon de lumière, une secousse sismique : « Je découpe la matière à la défonceuse, pour faire vibrer la ligne. Les élèves l’auraient faite impeccable au laser, mais ce n’est pas ce que je cherche. Il faut qu’elle soit vivante ». La photo apparaît autrement, éclairée en transparence par l’arrière, et striée par la ligne créée par la découpe de la plaque de polypropylène qui la sépare de la source de lumière : « Je crée cette ligne à partir de la silhouette, mais c’est une proposition de voir différemment la personne, un travail sur le double. La découpe est déformée et remodelée, elle est juste issue du corps ». Dans ces caissons de toutes tailles, les portraits de personnes ayant un lien avec l’endroit où les cadres sont insérés, faisant exister les lieux par ceux qui les animent : « Nous avons fait les prises de vue avec les élèves, puis ils ont fabriqué les caissons, que nous avons posés aux endroits mêmes où ont été prises les photos ».


Pauline, Frédéric, Hugo et les autres…
Une fois les emplacements choisis, Philippe Leconte a mené l’enquête pour trouver des personnalités significatives. Puis il les a fait poser : « Je leur demandais de prendre une position dans laquelle ils se sentent bien, qui les représente ». Six mois de travail au total, en étroit partenariat avec le lycée Émile Zola d’Hennebont, et plus particulièrement sa section « Métiers de l’enseigne et de la signalétique ». Des lycéens choisis par Leconte « parce qu’ils utilisent les mêmes éléments que moi, lumière, néon, caissons, mais pour de l’enseigne. Ça nous paraissait intéressant de leur permettre de se confronter à une exigence artistique, qui est très particulière, par rapport à la finalité habituelle de leur travail. Suivre un processus complet, depuis la création jusqu’à l’exposition ».

> En pratique : Filage le 21 janvier au soir,
vernissage le 22 janvier.
Le circuit (des remparts aux Haras) est disponible un peu partout dans la ville. Éclairage des caissons de 6h à 9h et de 17h30 à 22h. Visites gratuites accompagnées, avec Philippe Leconte, le samedi 30 janvier, le dimanche 14 février et le samedi 6 mars
(renseignements au 06 17 47 73 50).
Du 22 janvier au 15 mars.