Denis Athimon et Julien Mellano s’emparent de la nouvelle d’Herman Melville, « Bartleby » pour la monter en version marionnettes. Un symbole de la littérature de l’absurde, un pari gonflé, sur lequel nous avons tenté – en vain, ou quasiment – de faire parler Denis Athimon, qui est le pire client du monde pour une interview. Entre les « Ah non, ça ne le dites pas » et les « Je vous le dis mais c’est off », nous nous lançons dans une tentative un peu désespérée de faire le tour du sujet…

Ce que nous savons de Bartleby
« I would prefer not to ». L’une des phrases les plus célèbres de la littérature, adorée par les gens de théâtre et les philosophes, Deleuze en tête. En français « Je préférerais ne pas le faire ». Un drôle de conditionnel qui sous-entendrait un « si », et qui nourrit les stratégies d’évitement et de fuite. Sans affrontement ni opposition
directe, Bartleby symbolise une forme de force d’inertie. Clerc de notaire, ce personnage un peu falot cesse de travailler, refuse de quitter l’étude où il dort et ne mange plus que des biscuits au gingembre. Herman Melville a écrit cette nouvelle en 1853, qui a depuis été adaptée à de nombreuses reprises au cinéma, au théâtre, en bande dessinée, en littérature et en philosophie.

Ce que Denis Athimon nous en a dit
Spécialisé dans un théâtre d’objets souvent caustique, parfois absurde, au service du conte, de l’aventure, parfois du quotidien, le Bob théâtre n’a jamais utilisé de marionnettes : « On a choisi les marionnettes à gaine pour l’ambiance qu’elles posent, pour l’image qu’elles véhiculent malgré elles, les préjugés qu’elles créent chez le spectateur. On voulait être le plus honnête possible avec elles et les respecter. Alors on a fait appel à une compagnie spécialiste des marionnettes, Drolatic Industry, qui a fabriqué les nôtres, puis qui nous a formés à la manipulation. On intervient dans un castelet classique, avec du beau tissu et des pompons ». Lancé dans une autre aventure, que le Bob théâtre a décidé d’arrêter avant son terme, Denis Athimon parle d’un « choix qui a chamboulé notre vie. Et Bartleby, c’est le choix ultime, sans choix. Ce texte, défini par Deleuze comme “violemment comique”, qui commence en comédie, très burlesque, et finit en tragédie, très noire, était une référence pour nous ; on a choisi d’y rester très fidèles. On a été vraiment hantés par ce personnage qui préférerait ne plus faire les choses, et comment il chamboule un univers bien huilé. Un personnage dont on ne sait pas s’il est un héros de la résistance ou un symbole de l’échec absolu. On a choisi de ne pas apporter de réponse, c’est très important pour nous. On a horreur de l’idée de donner des leçons, on ne veut surtout pas imposer ce que nous pensons, nous. On a fait les choses d’après ce que nous avons ressenti ». À ce stade, on sait donc que l’on a un texte formidable, une compagnie qui fait généralement des trucs très bien, des marionnettes, un castelet, deux comédiens manipulateurs. Et quelque chose dans le spectacle qui fait sa particularité, mais que nous ne pouvons absolument pas dévoiler sous peine de nous transformer en citrouille. Voilà voilà.

> Mardi 26 janvier à 20h30 au Strapontin, Pont-Scorff. Durée 1h. De 8 à 14 €

 

© Cédric Vincensini

La Quincaill’ Compagnie, installée en centre-Bretagne, à Poullaouën, dans le Finistère, repart en tournée avec La cité des 4000 souliers, spectacle de théâtre d’objet, poétique et nostalgique. On l’avait vu l’an dernier, on peut vous en parler.

Fermons les yeux. Imaginons une petite ville française, en campagne, un peu loin, dans une région où la « modernité » a moins gommé les traces d’avant qu’ailleurs. Zoomons. Quelques commerces gardent encore l’aspect qu’ils avaient il y a quarante ans, enseignes aux typos manuscrites, numéros de téléphones à six chiffres, vêtements du dimanche… Vintage pour les uns, rétro pour les autres, vieillot, kitsch, désuet, ringard pour les vendeurs d’aménagements en prune et vert anis. Zoomons encore. Un marchand de chaussures, une vitrine figée par le temps, de la poussière sur les étiquettes en francs, des sièges avec un petit plan incliné en caoutchouc antidérapant pour essayer les souliers, de la moquette à motifs marron et beige, un escalier de guingois, et la réserve, centaines de boîtes en carton aux marques disparues, pantoufles ou mocassins fourrés, bottes vinyle ou souliers de cérémonie. C’est dans un stock de chaussures, dans un endroit qui pourrait être celui-là, ou un autre, que Séverine Valomet et Sophie Hoarau ont récupéré une centaine de boîtes de chaussures, et elles en ont fait un tout petit monde.
Si ce préambule est si long, c’est parce que l’âme de ces boîtes transparaît dans l’installation qu’elles en ont faite. à la fois la réserve est là, à la fois c’est comme un quartier qui s’anime sous nos yeux. Un pâté de maison, un îlot d’immeubles, une cité. à la façon de « La vie mode d’emploi », le bouquin de Pérec, qui raconte la vie d’un immeuble par les anecdotes de ses habitants, La Cité des 4000 souliers évoque avec tendresse et nostalgie les souvenirs et les histoires de ceux qui l’habitent. Les boîtes libèrent des surprises poétiques, comme un calendrier de l’Avent dont on ouvrirait toutes les cases le même jour. Les deux comédiennes, l’une devant et l’autre derrière le mur de boîtes, jouent avec cette maison de poupées géantes, faisant exister des mini saynètes ici et là, au son de vieilles chansons. Sous-titré « récréation pour deux joueuses et un mur » il s’agit bien de cela, jouer comme des enfants avec des chaussures et de petits objets, pour en extraire des morceaux de vie, qui résonnent étonnamment avec nos propres souvenirs, sans pour autant y ressembler… Anti Disneyland par excellence, cette Cité des 4000 souliers porte pourtant en elle tout le merveilleux que le fleuron de l’industrie cinématographique revendique si fort à coup de millions de dollars. En mieux. à chaque boîte ouverte, la curiosité s’aiguise, le plaisir surgit, dans ces miniatures qui prennent vie et ces histoires tendres qui s’animent, d’une poésie très simple et parfois absurde, dans des images qui se créent à partir de trois fois rien, une chaussure d’enfant, une sandale vernie rouge ou trois gouttes d’eau.

 

> 8 décembre, Collinée, Centre culturel Mosaïque (22)
> 11 et 12 décembre, Séné, Grain de Sel (56)
> 20 décembre, Plougerneau, Espace Armorica (29)
> Du 11 au 15 janvier, Rosporden, L’Étincelle (29)
> 9 février, Brest, Festival Oups (29)

03 Déc.

Sur la bouche

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Théâtre miam-miam

Paule Vernin a fait de la cuisine le thème principal des créations de sa compagnie Le grand appétit. Gourmande, mais surtout généreuse, cette comédienne d’origine lorientaise vit la cuisine comme un cadeau à l’autre, mais pointe aussi à quel point la nourriture peut se transformer en instrument de pouvoir, dans son dernier spectacle « Sur la bouche ».

Toute-puissante. La maîtresse de maison est toute-puissante. Elle choisit ce que vont manger les gens à sa table, où ils vont s’asseoir, souvent ce dont ils vont parler. Les invités font ce qu’elle leur dit de faire, la famille dépend d’elle au quotidien, qu’elle ait décidé de passer au tout-légumes ou à la junk food, c’est elle qui fait la loi. C’est en regardant sa grand-mère sur des films super8, que Paule Vernin a réalisé à quel point il y avait quelque chose du pouvoir, dans sa façon de se comporter : « Elle avait une façon presque violente de nourrir ses enfants, elle les servait sans leur demander leur avis, un peu comme on gave des animaux. En même temps, c’est elle qui m’a appris à cuisiner… La cuisine c’est beaucoup affaire de transmission, d’une génération de femmes à une autre. C’est comme ça que m’est venue l’idée de parler du rapport de force qui se met en jeu à table ». C’est alors parti pour un collectage, depuis la façon de partager le poulet, en passant par les goûts et les rejets. « On a beaucoup parlé des restes, ces paysages d’assiettes qui racontent ce qu’il s’est passé à table… », chez les copains, parents de copains, « sur trois générations différentes, auprès de gens qui ont des restaurants, des profs d’économie domestique… Souvent je suis partie d’un simple mot, comme croûtes ou gras, qui déclenchait des anecdotes, des souvenirs parfois très intimes. Plus c’est concret, plus ça va vite sur des choses psychanalytiques, et souvent le rapport à la mère, bien sûr ! La façon de manger est souvent comme un rituel, presqu’une scène de théâtre avec ses costumes et ses répliques. En même temps, je me questionnais en tant que mère, sur cette chose de quoi savoir donner à ses enfants, en quelle quantité… ». Avec Cécile Delhommeau, de la compagnie La grosse situation – « un gros coup de foudre artistique » –, les deux femmes ont mis en forme ce matériau raconté par Paule, le chapitrant en bulles autour d’un squelette constitué par le récit d’un week-end familial de préparation du canard. « Je me suis inspirée de Françoise, la mère de ma meilleure amie, qui gère cette préparation, pour en faire un personnage central. Celle qui sait, qu’on ne remet pas en question. La figure de la mère de famille. Et j’en ai fait une fable ». En scène, pas vraiment de décor, mais des objets à la symbolique forte. « Ce n’était pas nécessaire, les images dites sont suffisamment fortes et abondantes » : une lessiveuse en fer-blanc, figure incontournable de la préparation du canard, un grand couteau de boucher, une lampe, qui signale les moments de repas et trois sacs poubelles remplis de miettes, 150 kilos ! Et Paule, qui joue un personnage qui s’appelle Paule : « Je voulais parler à la première personne, faire un récit dépouillé des codes du théâtre, m’adresser au public directement, porter mes propres vêtements ». Créé à Pordic fin 2014, « Sur la bouche » sera rejoué en Pays de Lorient en mars au Strapontin, pour ceux qui ne pourront le voir en décembre.

 

> Samedi 5 décembre à 20h30 au City,
3 rue Roger Salengro, Lorient.
Tarif de 2 à 10 €. 02 97 83 65 76.
http://legrandappetit.jimdo.com/

Le mécano de la lumière


On n’ose pas lui demander combien de temps il passe sur chacune de ses lampes, à Pierrick Brocart, dans son atelier de Pont-Scorff. On sort de là en sachant qu’il fabrique jusqu’aux petites poulies sur lesquelles glissent ses câbles d’acier, et qu’il fabrique aussi l’outil-pour-fabriquer-les-poulies, mais pas combien de temps ça lui prend. Parce qu’elles ont l’air tellement parfaites, ses lampes, qu’on les croirait tout droit sorties d’une usine à la Fritz Lang. Et quand il en détaille la fabrication pour nous, ça nous espante.

Sa première lampe s’appelait Cogito. Ça suffirait presque, comme CV. Cogiter, penser, réfléchir, chercher, résoudre. Voilà ce qui l’agite, Pierrick Brocart. Trouver comment réaliser l’image qu’il a en tête. Celle de Saturne, c’était des anneaux qui devaient donner l’impression de flotter en l’air. Alors il a cherché comment faire tenir ces deux cercles, l’un fait de leds, l’autre qui reflète ou occulte la lumière :
« Chaque cercle fait contrepoids avec l’autre, et les deux sont reliés par un câble sur poulies. Le tout est suspendu à un mât. J’ai trouvé le principe en expérimentant ».

Pour Oyo, l’envie, c’était une sphère qui s’ouvre en quartiers. Lorsqu’on la regarde trop vite, Oyo ressemble à la Pipistrello de Gae Aulenti, à la différence qu’un mécanisme complexe anime les quatre quartiers, faits de porcelaine de Limoges : « Elle s’écarte comme un parapluie, deux quarts de sphère descendent quand les deux autres montent, en équilibre. La lumière se diffuse au travers de la porcelaine blanche en position fermée, et quand on ouvre le reflet est libéré et elle éclaire davantage ». Le pied a, comme sa prestigieuse jumelle, une forme pyramidale, mais en métal : « Quand je me suis rendu compte de la ressemblance, j’ai cherché autre chose, mais je n’ai pas trouvé mieux. Ça ne fonctionnait pas. Y’a un peu de HR Giger, dedans… Je m’inspire plus de la SF que des Arts Déco ». De profil, le mécanisme forme un Y, d’où le nom O Y O, transcription manuscrite du graphisme.

AP36, des initiales encore, celles de « applique à 360° » qui, vue de face, ressemble à un gros avion : « J’ai toujours été intrigué par le principe des portes coulissantes. Je l’ai adapté ». Une source de lumière coulisse sur un verre coloré et dégradé, et pivote sur un axe pour éclairer par-dessus ou par-dessous, multipliant les possibilités d’éclairage. « Le mouvement fait varier la lumière. J’utilise la lumière parce que j’aime faire des choses animées, et que je veux que mes mécanismes aient une utilité. Le jeu, c’est : comment on fait ? Un défi. Ce qui m’intéresse c’est le mécanisme, juste sa propre chorégraphie ».

C’est grâce au principe de la serendipité, chose qu’on découvre en en cherchant une autre, que Brocart a commencé : pour Cogito, en essayant de régler l’intensité des premières ampoules basse consommation (qui à l’époque ne variaient pas), il a eu l’idée de reproduire par un cache-ampoule le système de « chaussette » pour éteindre les bougies, dont il avait fait son sujet de fin d’études, à Saint-Luc, célèbre école belge. Enfin, sa dernière, ASC, jeu de mots avec « tube à essai », c’est une histoire de tubes gigognes en verre, d’une précision de dingue, qui coulissent l’un dans l’autre grâce à un câble aimanté. On pousse et on tire. « C’est toujours le mouvement qui épate les gens. Dès que je manipule mes lampes, c’est l’attroupement devant… ».

 

> Salon Artissim’, 20, 21 et 22 novembre au Palais des congrès, Lorient.


Un spectacle d’Élisabeth Troestler à voir au Strapontin


A Pont-Scorff, le lundi, tous les troquets sont fermés. On se retrouve au bar-tabac, plus de lait chaud pour le chocolat d’Élisabeth, elle se rabat sur un Perrier tranche. Elle parle beaucoup, un peu dans tous les sens, s’inquiète de ce que ça va donner sur le papier. On la laisse faire, on triera. Extraits de conversation en désordre…

Un parcours
Maîtrise de Lettres + conservatoire à Rennes : « Tout ça était très classique. Et puis un jour, je m’inscris à un atelier conte avec Alain Le Goff. Je ne savais pas qui il était. On me dit “Mais tu ne te rends pas compte, c’est le plus grand conteur de Bretagne !” Le conte, ça a été une révélation. J’ai passé ma maîtrise sur l’écriture créative, puis avec les anciens de l’atelier on a créé une compagnie à Rennes, Les Becs verseurs. À l’époque, j’habitais dans une tour HLM, c’est ce qui m’a inspirée pour mon premier spectacle, Princesse HLM ».

Un retour
Née à Larmor-Plage, Élisabeth a fait ses études à Lorient, au lycée Dupuy-de-Lôme. Elle vit aujourd’hui à Plouhinec, et vient d’être maman. « Pendant ma grossesse j’ai commencé à travailler sur ce nouveau spectacle, Les enfants sont des ogres comme les autres, un “seule-en-scène”. J’avais envie de mettre les contes à l’envers. Les enfants sont toujours des victimes, moi j’avais envie qu’ils deviennent acteurs, que Poucet abandonne ses parents au supermarché, que Blanche Neige se débarrasse de sa belle-mère parce qu’elle lui pique ses vêtements ! »

Un héros
« Olivier est un petit garçon triste, en colère. Il fait tout un parcours pour trouver la paix intérieure. J’ai rencontré des enfants dans ce qu’on appelle aujourd’hui les Maisons d’enfants, autrefois des orphelinats : leurs destins, très lourds, m’ont touchée. On a beaucoup discuté ensemble de l’intrigue, de ce qu’il y manquait, ou ce qu’il y avait en trop… ».

Un scénario
« Pour écrire des histoires, car c’est ce qui me porte, je travaille comme un scénariste de film, avec des posts-it. Je liste ce que j’ai à raconter et sous quelle forme je vais le faire. Le résultat, c’est quelque chose de vivant, qui ressemble aux séries télés, avec des flashs, un zapping hyper rapide, et un vrai épilogue, parce que j’aime les histoires qui se terminent bien ! »

Un pitch
« Je raconte comme un polar le quotidien de cet enfant qui est tout bloqué, ne parle pas aux adultes et insulte ses camarades. Il se fait une amie, qui a une histoire lourde elle aussi, et on découvre leur dossier, le tout dans l’univers du conte transposé. Ma référence, c’est Roald Dahl ! »

Une morale
« C’est un spectacle humaniste qui donne de l’espoir. Moi, je veux des spectacles qui fassent du bien…  C’est un travail sur la résilience, les enfants qui vont trouver le chemin de l’amour et s’en sortir malgré tout. Pas par un coup de baguette magique, mais par un cheminement. C’est la même chose qu’Oliver Twist, finalement ! Dans la littérature ado, les héros, ce sont rarement des gamins sans problèmes… ».

 

> Vendredi 27 novembre à 20h30 au Strapontin, Pont-Scorff. 5,50€ à 10€.

Elle est pas belle, la fin des temps ?

D’après « Présence de la mort » de Louis-Ferdinand Ramuz, les dernières heures de l’humanité, sous un soleil brûlant dont se rapproche la terre. Une vision qui fait écho à un réchauffement climatique dont il n’était même pas question en 1922, lorsque Ramuz a écrit ce texte. Mis en mots par Pascal Guin, en musique par Christofer Bjurström, et en images par Yann Nguema. Beau, fort, émouvant, poétique. Pourquoi il faut le voir en quatre arguments dans le désordre.

L’interprétation
Pascal Guin, comédien sobre et fort, sait faire exister les images en scène. Il joue juste et profond, n’appuie pas, ne joue pas les effets, tout en nous laissant deviner à quel point il est touché par le texte et le sujet, et son émotion vient nous faire palpiter, créer les images mentales de ce qui nous touche dans la beauté du monde, nous aussi… Planté en scène, massif et puissant, avec la comédienne Diane Kulekamp, qui contraste par sa présence fine et légère, ils passent du statut de narrateur à celui de personnages, variant la narration.

Les images
Yann Nguema, musicien et créateur visuel de l’univers du groupe Ez3kiel, signe les images, projetées sur un cercle de sable blanc qui s’écoule lentement, symbolisant la fuite du temps… Le sable crée des reliefs sur lesquels les images se plaquent, créant des paysages, entre onirisme et réalisme, où l’on retrouve la patte d’Ez3kiel, qui mêle romantisme et futurisme, dans l’esprit des toiles de Friedrich. Le spectateur est littéralement aspiré par ces images splendides, dont l’œil peine à se détacher, d’autant plus que les comédiens interagissent, via un système de tracking, sur les projections. Une partie très technologique faite en amont par Nguema, spécialisé dans les techniques numériques.

La musique
Christofer Bjurström a composé cette très belle partition comme une musique de film, en évitant les redondances avec les autres médias, s’insérant entre voix et images, appuyant ou contrastant, calmant le jeu ou intensifiant l’émotion, passant de violence à suspension… Une partition pour trois : Christofer Bjurström est au piano, Agnès Vesterman au violoncelle, et une bande-son électro-acoustique mêle voix et instruments, créant un climat qui nous porte et nous émeut…

Le texte
Le sous-titre donne la clef : « Derniers mouvements, derniers regards, un rien de souffle encore… ». L’humanité vit ses dernières heures et après incrédulité, peur, chaos, destruction et perte, se gorge de vie, de sons, d’odeurs, de beauté. Ramuz dit la beauté du monde qui se meurt, cherche à être au plus près, au plus juste, de ce qui est là, et nous le montre. Un texte comme une ode à la vie et au monde, sans pathos ni mièvrerie, qui résonne très fort en nous à l’heure des premiers dérèglements climatiques et de notre inconscience face à l’avenir.

 

> Mercredi 4 novembre à 20h30 au Centre culturel Athéna, Auray. 02 97 56 18 00

Arrivée de Ghislaine Gouby à la direction


Le TAB est un navire oscillant depuis des années au gré de modifications de structure ou de direction. Financé en majorité par la ville de Vannes, le TAB récupérait un Conventionnement danse en 2012, sous la direction de Gildas Le Boterf, avec l’accueil de la chorégraphe Catherine Diverrès dans les murs. Désormais, c’est avec Ghislaine Gouby qu’il faudra compter, qui arrive avec un solide parcours, notamment au sein de Scènes Nationales, un label sur lequel la ville de Vannes semble bien
lorgner depuis longtemps. Elle nous a accordé une interview, pendant laquelle nous avons choisi de rester sur la partie artistique d’un dossier sensible…


Elle a dirigé des salles subventionnées, à Vesoul et Rezé, une scène nationale à Macon, et arrive directement de Toulouse, où elle avait en charge un dossier pas simple, celui de la nouvelle affectation de deux salles chargées d’histoire, le Théâtre Sorano et le Théâtre Jules Julien.
Ghislaine Gouby arrive à Vannes sur une saison déjà construite par Olivier Leclair, secrétaire général, et Béatrice Desroches, aux casquettes multiples, dans ce théâtre à l’effectif démentiellement réduit.
« Pour l’instant, je me concentre sur l’action culturelle de la saison actuelle, et en parallèle, je commence à réfléchir à la prochaine. » Son identité, Ghislaine Gouby va la montrer à travers deux actions, mais pas si anodines que ça : « J’ai un goût très fort pour la littérature, et cet automne, j’ai invité des auteurs pour des lectures, dont Christine Angot ». Sur la liste de ses envies, des rendez-vous sur l’heure du midi « Le soir, c’est compliqué d’aller au spectacle, pour les personnes âgées, les gens qui ont des enfants… Je compte proposer de courts spectacles de 30 min, à faire suivre d’une restauration sur place. Ce seront des coproductions littérature, musique, danse, avec des compagnies nationales mais aussi locales, lors un appel d’offres annuel ». Concernant la future programmation, pas de révolution, une pluridisciplinarité revendiquée, mais « nourrie » de projets, rencontres, autour des artistes et du texte : « Créer d’autres types de liens, pour se sentir bien avant et après… J’ai envie de conférences, d’école du spectateur… ». Les goûts de Ghislaine Gouby feront le reste… « Les spectacles que je choisirai seront liés à une personnalité mais surtout à un territoire. À titre personnel, littérature, théâtre et chanson, je ne souhaite pas avoir des rapports que de diffusion, mais le plus souvent possible de commande, pour des projets de spectacles ». Le TAB devrait s’inscrire en bonne intelligence avec le reste du réseau culturel breton : « Je connais bien les programmateurs de Brest, Quimper, Rennes, Saint-Brieuc, j’ai de bonnes relations avec eux, nous serons de joyeux compagnons, et nous avons envie d’une vraie collaboration, notamment pour faire venir en Bretagne des spectacles plus importants, de l’étranger par exemple… ».


Une femme d’émotion
Interrogée sur ses goûts personnels, Ghislaine Gouby a choisi… En chanson, Barbara Carlotti : « J’écoute en boucle L’amour l’argent le vent, et Tunis. Elle est bouleversante et merveilleuse ». Bertrand Belin « son dernier album, Parcs. Il a une grande classe ». En littérature, Arnaud Cathrine, Nina Bouraoui « très importante pour moi » et Christine Angot « son dernier livre, Un amour impossible, est un grand livre, que j’ai lu en larmes ». En théâtre, Les chiens de Navarre « un théâtre très original, particulier, personnel, intéressant ». En peinture Tony Soulié, et en danse, Christian Rizzo « pour la façon dont il donne à ses danseurs une force dans le mouvement qui n’est jamais une démonstration de force… »

12 Oct.

Ligne de mire

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Achille Grimaud, tueur à gages ?


S’ il ne collera jamais son costume de conteur à la poubelle – oh non, jamais – Achille Grimaud est en train de devenir, aussi, un acteur. Parce qu’il y a une différence ? Une petite, oui… Le conteur dialogue avec les rires, les silences du public, et en fait son moteur. Le comédien, lui, n’a pas le droit de broder, et fait avec son texte et son interprétation. Dans Ligne de mire il s’est taillé un costard de tueur à gages sans guère d’états d’âme. Nous, on l’a rencontré dans sa cuisine, autour d’un thé vert…

Pour trouver l’inspiration, le début de la pelote, l’os à ronger, le point de départ, il y en a qui découpent les faits divers, ou qui notent leurs idées sur de petits carnets. Achille Grimaud va au cinéma, parce que chez lui tout part de là et y retourne, sur l’écran noir de ses nuits blanches, ce gars-là est tombé dedans, au point d’en faire des soirées ciné, avec La Bande à Grimaud, et au point d’en farcir copieusement ses histoires, contées ou jouées. Ici, celle d’Alex Delcourt, tueur à gages, qui, posté sur le toit d’un immeuble, en profite pour revisiter son passé et nous faire voir ce qu’il se passe dans sa tête. Alors là, c’est chez Bunuel, carrément, que Grimaud a trouvé sa pelote, dans une saynète du film Les fantômes de la liberté. Une histoire de tueur à gages qu’il a eu envie de compléter : « Je me disais, quelle vie il a ? Qu’est-ce qu’il a vécu ? Pourquoi est-il sur ce toit ? Au collège, j’adorais ça, écrire la suite ou le début d’une scène… J’ai commencé à écrire des séquences, et je les ai fait lire à
Nicolas Bonneau (« Sortie d’usine ») qui m’a demandé de faire une trame, puis ensuite m’a aidé à préciser les mots, la façon de parler, la psychologie du personnage ». Alors voilà Alex Delcourt, posté sur une estrade d’un mètre de haut, que nous traduisons aussitôt en rooftop de building, avec un AK 47, un vrai, mais neutralisé : « J’ai pris des cours avec un ancien gendarme à Bayeux, et tout le monde était déçu d’apprendre que je m’entraînais pour une arme avec laquelle je ne pourrais jamais tirer ! ». Pour Alex Delcourt, c’est la quille, après ce dernier contrat, il raccroche les gants. Alors ça tourne dans sa tête, il se souvient. Son enfance, sa grand-mère, ses missions… Un environnement qui fait apparaître et comprendre un personnage – « Mémé m’a appris deux choses : la précision et l’endurance ». Alex Delcourt a des rituels, un cahier des charges, une éthique, des principes… « Je travaille (…) uniquement sur lettre de motivation (…) On ne peut plus se fier à une parole. Avec un écrit et signature en bas du contrat, tu ne te trompes jamais ». Alex Delcourt, LE tueur à gages d’Achille Grimaud, fait de son imaginaire, sa culture, ses références, ses lectures, ses images : « Je montre un fantasme du tueur à gages selon ce que j’imagine. La seule chose que j’ai lue, c’est un paquet de livres sur le fonctionnement des armes, et après j’ai essayé de me mettre dans sa peau ». Convoquant pour nous toutes les figures de tueurs à gages au cinéma, Grimaud enfonce le clou avec les images de l’appartement que Delcourt surveille « 99 % d’observation et 1 % d’action » projetées en vidéo. Une ambiance complétée par une bande son avec les bruits de la ville, et une illustration musicale faite de BO peu connues, mais de compositeurs connus, comme Ennio Morricone ou John Barry : « Je voulais que ça rappelle quelque chose mais qu’on ne reconnaisse pas le film ». À noter, c’est Julien Mellano, du collectif Aïe Aïe Aïe, qui signe la mise en scène, et Gilles Schamber les parties chorégraphiées.

Portrait de l’artiste en couteau suisse


àforce de se dire que l’on connaît les gens, on se rend compte que si on ne pose pas de questions, on n’aura pas de réponses. Fanch Jouannic, tout le monde pense le connaître, à cause de Mecaphone, groupe mythique lorientais. Alors on se l’est pris entre quatre yeux, le Fanch, et on lui a dit vas-y balance. Sa vie son œuvre, la voilà. Tout ce qui est écrit là, c’est lui qui l’a dit.

Nė à Vannes, scolarité agitée, première gratte électrique à seize ans. Apprend la musique tout seul avec un vieux bouquin. Se retrouve quand même étudiant à Rennes, mais ne dit pas où. Monte un groupe de punk-rock avec un nom qu’on croirait sorti d’une BD, Simplissimus et les petits chanteurs à la gueule de bois. C’est là, sonnez hautbois, résonnez musette, qu’il rencontre Gus. Gurvan Le Naviel, son BFF, "Best Friend For ever". A ce point, on apprend un truc qu’on ne savait pas du tout du tout : revenu à Lorient, Fanch Jouannic se met à bosser pour La Chimère, théâtre engagé, militant et itinérant, aujourd’hui sédentarisé à la Cité Allende, à Lorient. Il conduit les camions, monte le chapiteau, les lumières, accueille les spectateurs avec un Pouët de trompette, récupérée on ne sait pas où, puis fait des panouilles, cinq tirades et autant de changements de costumes, etc. Retrouve Gus. Pour pouvoir boire des coups au FIL, ils jouent dans la rue, Fanch à la guitare, Gus à la contrebassine. Ils se marrent ? Ils continuent. 1997, Fanch vend sa moto pour acheter une 4L, ils se mettent à tourner, ça va marcher dix ans, clôturés par un concert mythique au Galway en 2008. Et Fanch continue à bosser la trompette. Rencontre avec Cédric Hingouet, fondateur de Scopitone. Son voisin. Qui débarque un soir avec deux bières et l’idée de Ze patré cathodics, des caravanes, des 45 tours, des contes, du kitsch. Fanch jouera pour lui Le petit chaperon rouge, puis Le Chat botté. Pendant des années, parce que ce sont des cartons monstres dans les festivals de rue. Une chose en entraînant une autre, dans Max et Mômes, il fera deux ans l’andouille dans la rue avec Rémi Lelong, rencontré à La Chimère. 2006, Fanch sort pour la première fois sa boîte à jouets, petits instruments et trucs pas académiques avec lesquels il fait de la musique, lors d’une collaboration avec Quai des Valses, où il se laisse embarquer dans la danse. 2008, Big rencontre, avec le conteur Achille Grimaud, Fanch improvise des bruitages sur sac plastique dans Légendes de la mort d’Anatole Lebraz, puis fera de la musique sur tuyaux Pvc dans Numéro 1 Oblige. Courage, on est bientôt arrivés au bout. Vient alors l’aventure Elvis Titi, Fanch bosse comme un dingue sur les films d’Elvis, ses bios, rencontre des sosies dans des restos italiens, va voir des fan-clubs... Et fera 20 dates avec le spectacle « Ça m’a fait chier de l’arrêter. Je ne suis pas arrivé à trouver l’entre deux théâtre/ concert… Mais les séances de
dédicaces étaient top ! ». Puis c’est la création de la “Compagnie du couteau suisse", pas trop vite ;-). Et enfin Sylvain "Bring’s" ex Freedom For King Kong, des retrouvailles et le succès de Panique au Bois Béton (en deux ans 200 représentations) mais ça c’est une autre histoire...

 

Le groupe que tu écoutes...
• en ce moment : Alabama Shakes
• le plus : The B-52’s, l’album rouge Wild planet. Tellement précis.
• pour faire de la route : Soul Béton ! Avec des gamins dans la voiture, le meilleur moyen pour être tranquille !
• pour faire de la route tout seul : Johnny Cash
• avec une amoureuse : Phœnix
• faire de la route version hot : Quincy Jones, Bossa Nova
• partir en vacances avec des potes : LMFAO, ou tout Daft Punk
• partir en chouille : Beastie Boys, Paul’s Boutique
• rentrer de vacances : Elvis Presley, Best of
• aller à la plage : The Skatalites
• à la plage : The Soul Rebels. A la Nouvelle Orléans l’an dernier avec l’Usine à Canards, on les a vus dans un petit bar, c’était énorme.
• danser (un peu bourré): Urban Dance Squad
• aire la cuisine : Paolo Conte
• quand on est triste : Les suites au violoncelle de Bach
• avec un pote qui va pas bien : n’importe quelle chanson de Michel Sardou, ça prouve qu’en faisant de la merde on peut s’en sortir

> Festival Les Salles Mômes, Le Grand Rex + Malec dans la ville + Soul Béton and the Coconuts. Infos sur www.triotheatre.com

La Beauté idéale


Le musée des Beaux-Arts de Quimper propose cet été une exposition magnifique, autour d’un peintre du mouvement symboliste, Alexandre Séon. Une initiative qui permet de découvrir l’œuvre d’un artiste mal connu, au travers de tableaux, dessins et études, accompagnés, comme toujours, d’une série de cartels documentés à la bonne mesure, documentés sans être indigestes. Nous avons fait la visite en compagnie de Jean-David Jumeau-Lafond, historien d’art et spécialiste du symbolisme.


Du symbolisme en peinture, on connaît quelques grands noms, James Ensor, Gustav Klimt, Gustave Moreau, Odilon Redon… Le symbolisme idéaliste, celui de Séon, éclot à la fin du XIXe siècle, en réaction à l’industrialisation, l’urbanisation, l’exode rural. Une jeune génération tente de réaffirmer la place de l’homme par le rêve, l’intériorité, en réaction au matérialisme. À l’opposé de l’académisme, mais aussi de l’impressionnisme, peinture du visible par excellence, le symboliste peint ce qu’on ne voit pas, rend visible l’invisible… D’où la présence de personnages issus de mythes et de légendes, revisités dans une idéalisation du réel et par la présence de symboles… Séon, passionné par la nature et le corps humain, va magnifier l’un et l’autre, les transcender par un dessin formidable, épuré et presque ourlé, qui préfigure les lignes de l’art nouveau. Grâce à la multiplicité des dessins d’études présentés, on se rend compte de l’extraordinaire fluidité du dessin de cet artiste, dont l’ambition fut d’être peintre de fresques décoratives. Ambition déçue, il ne réalisa que deux commandes dans toute sa carrière… Loin d’être une simple anecdote, cette compétence pour le monumental se lit dans ses œuvres de petit format, où l’on retrouvera ampleur du sujet, personnages sans ombres, comme flottant dans un monde spiritualisé, comme le souligne Jean-David Jumeau-Lafond : « La monumentalité, ce n’est pas une question de format, mais d’ordre, de placement, de lignes. Ce sont les lignes et le mélange des couleurs, par touches, dans une grande subtilité picturale, qui expriment quelque chose, et non les visages, qui sont neutres et calmes ». Dans les différents espaces de l’exposition, des peintures de fond spécifiques ont été réalisées, et en passant dans la salle parme, on s’amusera des connexions étroites qu’entretenait Séon avec le mouvement des Rose-Croix et son fondateur, l’extravagant Josephin Peladan, dont un formidable portrait en toge donne la mesure. Dans la salle jaune, une large part est faite aux tableaux peut-être les plus attractifs, ceux où les figures féminines rayonnent, dans des teintes douces et grisées, allégories à interpréter à son gré. Au passage, on s’étonnera de La lamentation d’Orphée, toile d’une grande modernité, qui fait écho à la fois à Maria Casarès dans la version de Cocteau, mais aussi à l’étrangeté des paysages de Giorgio De Chirico, ou encore aux couleurs et à l’immobilisme de certaines toiles d’Edward Hopper… On terminera enfin la visite dans la salle lavande, où une grande série de petites marines fera fondre le cœur des Bretons. Bréhat sous toutes ses coutures, des paysages découverts depuis le yacht du fameux Peladan, Le mage, et peints d’après croquis et indications de couleurs, dans son atelier parisien. Une très jolie conclusion à la visite, car toutes sont très différentes, traitées dans des styles graphiques variés, de l’esprit BD, rappelant L’île Noire, des Aventures de Tintin et Milou, à la presque science-fiction. Dans ces paysages oniriques, de cette mer mystérieuse, on s’attend presque à voir surgir le Hollandais Volant de Pandora… 

 

> Jusqu’au 27 septembre. Ouvert tous
les jours. Entrée 6,50 €. Gratuit pour
les Journées du patrimoine. 02 98 95 45 20.