31 Août

Paul Bloas

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Géants et Méduses


La nouvelle exposition d’été de la chapelle des Ursulines, à Quimperlé, est consacrée au plus connu des street artistes de la péninsule bretonne, Paul Bloas. Dans une mise en scène assez bluffante, silhouettes XXL dialoguent avec céramiques XXS, résonnant virilement avec la verticalité des lieux.

Lisbonne, Ouessant, New York, Marrakech, Pékin, Naplouse, Porto, Beyrouth, Bilbao, Berlin, Belgrade, Bordeaux, Lexington. Et Brest, Brest, Brest, Brest, Brest…
Paul Bloas en a collé partout, de ses hommes. Ses clones fantasmés. Des silhouettes massives, puissantes, ancrées. Des hommes aux mains – « C’est la première chose qui va vers l’autre… » dit-il – et aux pieds immenses, avec des cous de taureau. Des bras de titans, démesurés, d’un brun de terre, qui se tendent, se tordent, se pétrissent…
En pénitents, suppliciés ou travailleurs, des mâles qui jaillissent de la toile en traînées de poussière, celle de leur errance. « Les peindre en géants c’est sublimer les petites gens, mais aussi en faire des allégories… ». Aux Ursulines, malgré la hauteur, ils nous écrasent encore de leur masse sombre, à peine éclairée de trouées de couleur, indigo, carmin, parfois un vert électrique inattendu comme un cadeau. Dans la nef principale, répondant aux cadres ronds des peintures du plafond, des paniers tressés en coupoles servent de supports à des centaines de « dominos » de faïence, lustres à pampilles sans cristal ni lumière. Bloas lève son nez de chien de meute vers eux, et parle de « méduses » pour les définir : « la forme de ces paniers inversés c’est comme la main tendue de mon prof de dessin au lycée, que j’ai retrouvé par hasard, et qui travaille aujourd’hui l’osier ». Les dominos sur lesquels ont été peints 5000 petits bonshommes « comme les mémoires fossilisées des personnages que j’ai peints durant toute ma vie » ont été réalisés au musée de la Faïence, à Quimper, et sont tous uniques. Michel, Daniel, Bena, Fafy, Anja, Joro, sont « des personnages en errance, qui portent leurs chaussures à la main pour ne pas les user. Presque toujours des hommes, j’ai moins de scrupules à déformer et tordre le corps masculin. J’aime les “gueules” pour leur histoire. Je suis quelqu’un qui va vers les autres, comme mes personnages. J’aime rencontrer des gens qui ont des vécus chargés. Je suis une éponge face à eux ». Dans la seconde salle, les murs sont consacrés aux projets de Bloas à travers le monde, dont l’un des derniers, celui de Landévennec. Caché dans un méandre de l’Aulne, un cimetière de navires de guerre en attente de démantèlement, sur lesquels Bloas a collé en sauvage. Depuis 2010, Bloas s’est lancé dans un programme international qu’il prévoit de continuer encore quatre ou cinq ans. Prochaine étape Valparaiso, lieu idéal pour ses « clochards célestes » qu’il a placé partout dans le monde, travaillant avec soin ses premiers et ses arrière- plans, à la manière d’un cinéaste. Des lieux chargés de sens ou d’histoire(s), qu’il choisit lors de repérages préalables, partant selon les cas du dessin ou du lieu, mais les mettant systématiquement en résonance. Il prépare ses papiers – « aussi fin que celui du Télégramme !
J’aime travailler sur le rap­port force-fragilité, entre ces silhouettes charpentées et la légèreté du papier » – sur lesquels il reprend parfois certains personnages, comme « L’homme debout », de Cisjordanie au Kentucky « comme un leitmotiv, un fantôme ». Bloas en a collé, de ces personnages éphémères, mais il dit ne toujours pas se considérer comme un artiste. « Je suis quelqu’un qui met un peu de couleur. J’ai dû coller 3000 bonshommes, et s’il y en a cinq qui tiennent la route, c’est bien… ».

> Chapelle des Ursulines, Quimperlé.
Ouvert tous les jours sauf mardi.
Entrée 4 €. 02 98 39 28 44.

Au Manoir de Kernault


C’est une tradition au Manoir. Les expositions, ce sont des « parcours-expositions », pas des litanies de cadres accrochés aux murs, mais des choses à toucher, des papiers à découper, des casques à mettre aux oreilles, des vêtements à porter ou même des airs à danser ! Cette année, ça s’appelle « Bal, Baluche, Baloche », et c’est jusqu’au 29 novembre.


Allez-y un jour de pluie. Un jour où vous avez plein de temps. Pour prendre le temps. Parce que voilà une exposition qui ne se conçoit pas en courant. Allez-y les mains dans les poches, habillé léger, jouez le jeu. Bien sûr que vous pouvez y aller avec vos enfants, mais pas trop petits, ni trop grands. Allez-y disponible, les oreilles bien disposées, pas grincheuses. Et les fesses prêtes à s’asseoir, pour ne rien faire d’autre qu’écouter. Un luxe pas si facile… Prêts ? Vous allez découper, avec des ciseaux à bouts ronds gainés de plastique jaune, de petits
losanges de papier coloré, pour faire des guirlandes. Vous allez tester tous les tampons de bois – et il y en a plein – pour composer l’affiche de votre baluche idéal. Vous allez fouiller dans les bacs pour vous habiller pour le bal disco ou musette, hésiter entre paillettes et lunettes, entre cravate et casquette. Vous regarder dans les miroirs, nombreux, parce que c’est ça aussi le bal, se regarder et regarder les autres. Vous allez vous photographier, bien sûr, sur fond de dancing rétro. Vous allez faire les foufous, perdre les plumes de votre boa dans les escaliers, danser sous une boule à facettes en imitant les pas de Catherine Frot et Jean-Pierre Darroussin dans Un air de famille ou les fantaisies du Bal d’Ettore Scola. Vous aurez lu les panneaux bien foutus et bien jolis, qui décryptent les enjeux sociologiques du bal, son histoire, ses codes, ses grandes figures, chanteuses, disc-jockeys, musiciens… Vous aurez sûrement trouvé ça passionnant, sûrement aussi un peu émouvant, parce que avant, dans le temps, il n’y a pas si longtemps, le bal, c’était tout ce que les gens avaient pour s’amuser et se rencontrer. Et que maintenant ça existe beaucoup moins et c’est un peu triste, finalement. Après une larmichette, vous allez vous poser, écouter les petits témoignages, tout touchants, les voix anciennes qui racontent, pleines de nostalgie et de jolis tremblements. Une récolte signée Jean-Louis Le Vallégant, l’inventeur des Confidences sonores. Et une fois que tout sera fait, vous allez vous prendre le coup de grâce. Vous faire achever. Par une installation merveilleuse, signée de la plasticienne Cécile Borne et de ses formidables comparses Thierry Salvert et Kamal Hamadache. Projeté sur des tulles en quinconce, un montage/collage de voix et d’images, archives de bals, qui va vous envoyer directement dans la quatrième dimension.
À condition de prendre le temps – on y revient – vous allez chercher la place idéale à travers les tulles, puis attendre de vous laisser happer par une image, laisser les images se projeter sur vous, laisser le tourbillon venir. Les sensations venir. Les souvenirs venir, les vôtres peut-être, ceux de votre mère, ceux de vos grand-tantes. La griserie. Le plaisir de tourner. La main de l’autre dans votre dos, sur votre avant-bras.
Les sourires à chaque tour. Les pas de danse. Les jupes. Les regards brillants. Tout tourne et vous entoure, vous vacillez, vous souriez. Hé ? Vous dansez. 

 

> 02 98 71 90 60. cdp29.fr.
Bal en plein air le 4 juillet

Contemporain, Jazz, Hip-hop, etc.


C’est reparti pour une édition d’un des plus chouettes festivals en plein air de l’été, « Danses à Kerhervy », cette année quatre jours de danse dans tous les genres et tous les états, spectacles, impromptus, ateliers. Et la délicieuse guinguette de bord de rivière, tenue par la formidable Rose, qui cuisine les légumes comme personne… Depuis sa dernière édition (le festival n’a lieu que tous les deux ans), l’identité de Danses à Kerhervy s’est marquée, affirmée. La manifestation attire désormais à la fois un public familial, grâce à une programmation mêlant professionnels et amateurs, mais aussi le public spécifique danse, permettant rencontres et échanges entre pratiquants et professionnels. Pour cette quatrième édition, nous avons choisi de faire un focus sur la compagnie nantaise NGC 25, en passant un coup de fil à Hervé Maigret, son chorégraphe.

Ce sont eux qui ouvriront le festival. Et le bal. NGC 25, nés à Nantes il y a 17 ans. GK3, ou Génération Kador 3, aura connu bien des déclinaisons. Créée en 2000, le duo « Les Kadors » devient l’emblème de la compagnie, se transforme en « Génération Kadors » avec deux adolescents, puis en « GK3 », avec trois danseurs. La pièce tournera partout dans le monde avec plus de 300 représentations. « On a créé ce duo pour un festival de rue à Couëron, et son parcours a été incroyable. On a joué en salle, en rue, dans des hôpitaux, des collèges, des festivals… ». Hervé Maigret, qui a aujourd’hui une belle notoriété dans le domaine de la danse, avec notamment une pièce commandée par Bertrand d’At, au Ballet de l’Opéra National du Rhin, continue à privilégier un rapport direct et très proche avec le public. « Depuis le début, je cherche à casser les tabous de la danse contemporaine. Une danse qui est souvent vue comme cérébrale, intime, pensée. Nous, on cherche à aller à l’essentiel, au partage.
On veut que la danse soit agréable à regarder. On veut toucher des publics qui n’iraient pas voir de la danse contemporaine ». Alors voilà ces Kadors, trois hommes en scène autour d’un (vrai) juke-box : « C’est une pièce que l’on a construite à partir de nos histoires d’hommes, de mouvements masculins, dans une esthétique rock’n’roll, autour des codes masculins, des rapports entre hommes, frimeurs, machos, sensibles… Les défis… On a beaucoup regardé les comportements, notamment en boîte de nuit, en discothèque, et aussi des films, comme “Saturday night fever”. À l’arrivée, ça donne quelque chose de simple, dynamique, ludique, optimiste, léger. Avec ces trois générations, 21 ans, 35 ans, 65 ans, et leurs problématiques de garçons… C’est plein d’énergie et de sensualité ». Du blues, du rock… Elvis, Nino ou Christophe, ces titres phares de la musique font appel à notre mémoire collective et font irrépressiblement bouger les pieds. « C’est ce qu’on nous disait tout le temps : ça donne envie de danser, ça donne la pêche, c’est dur de partir après… Alors on a conçu un bal moderne, qui s’enchaîne directement après le spectacle, un temps très simple, le public vient rejoindre les danseurs qui l’embarquent dans leur gestuelle ». Aux côtés des danseurs, des « relais », formés lors d’un atelier l’après-midi du spectacle, aideront le public à entrer dans le mouvement facilement. Le bal se transforme ensuite en fête libre, en danse individuelle : « C’est du lien social, du partage entre génération. Et de la découverte. Ça reste du contemporain, mais pas cérébral, parce que le côté cérébral, moi, ça me gonfle très vite ! »

 

> Du 8 au 11 juillet à Kerhervy, Lanester.
www.cie-eskemm.fr

Zigzags pour le château et Ellipse de bancs rouges


Le château de Trévarez continue la route qu’il trace avec les grands artistes contemporains du moment, en les invitant à créer in situ. On se souvient du palais végétal de Patrick Dougherty, des installations sonores d’Erik Samakh ou des bulles d’eau de Shigeko Hirakawa. Cette fois c’est sur et autour de la façade du château lui-même qu’adhéreront les œuvres d’un grand de l’anamorphose, Felice Varini.

Il est, avec un autre grand nom du genre, Georges Rousse, le spécialiste des anamorphoses géantes. Des œuvres peintes en
projetant une forme sur un bâtiment, visibles d’un seul point de vue. Cercles, carrés, courbes, zigzags, points n’apparaissent à l’œil qu’une fois l’emplacement exact trouvé. Le spectateur est mis à contribution, il doit par une recherche active trouver l’endroit d’où il pourra découvrir la forme finie au gré de déplacements parfois pas si simples. Il faut ainsi tâtonner, un peu à droite, un peu plus à gauche, un pas de plus, un autre de côté, pour obtenir un cercle parfait ou un serpent ininterrompu. Et dès lors que le spectateur choisirait un autre point de vue, il n’obtiendrait plus qu’une succession de hachures sans lisibilité, de formes étirées, déformées, qui intriguent l’œil. En cherchant, le spectateur prend alors conscience de la notion d’angle et de point de vue, et de la variation dans les ressentis et les émotions engendrés par ces différences. Pour Varini, retrouver ces points de fuite reste presque secondaire :
« La vie de mes œuvres commence seulement à l’instant où l’espace, l’architecture et la lumière entrent en interaction avec les lignes […] À partir de là, c’est une peinture éclatée et des centaines de fragments qui sont à l’œuvre dans un espace construit, une sorte d’explosion de la ligne, des formes imprévisibles et surprenantes, qui ne cessent de se développer, de se transformer […] Sous l’effet de la lumière, par le changement de l’architecture ou simplement par le biais de déplacement de l’observateur, les formes modifient continuellement leur apparence et ne cessent de me surprendre. » Varini a ainsi tagué, de façon pérenne – sur le toit du Hangar à Bananes à Nantes – ou temporaire – à Trévarez – de nombreux sites tout autour de la planète, à Paris-La Villette, à Francfort, à Londres-King’s Cross, à Rome ou New Haven… On se souvient avec enthousiasme de son exposition ludique et pop, en rouge, noir, jaune, bleu, à la HAB Galerie de Nantes, pour Estuaire 2013, une visite pleine de surprises où pour une fois, enfants et parents s’amusaient autant dans une exposition d’art contemporain… Pour Trévarez, Varini a installé ses gros rétroprojecteurs nuitamment dans le parc, et projeté l’image de ses zigzags sur la façade de conte de fées, et les toits d’ardoise, puis a reproduit le dessin au crayon centimètre par centimètre, avant de les recouvrir minutieusement de bandes d’adhésif argenté. Une ligne haute-tension, très électrique, qui emballe de façon un peu rock les tours et les briques néo-gothiques, un électrocardiogramme survolté. Glamour et glitter, on ne peut que s’emballer pour ce coup de jeune un peu impertinent sur les façades, qui fait apparaître irrésistiblement un sourire sur le visage du spectateur lorsqu’il arrive à se caler précisément au bon endroit. Une seconde œuvre Ellipse de bancs rouges, se découvre devant le château, sur une vingtaine de bancs peints de rouge.

>  Jusqu’au 11 octobre.
Château de Trévarez
www.cdp29.fr. 02 98 26 82 79

04 Juin

Yann Lestrat

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Un American West of life


Il y a dans West of life deux lectures. La première, un road trip morbihannais, entre Raymond Depardon et Martin Parr, regard caustique posé au fil des routes de Locminé, Huelgoat, Rosporden… La seconde, une œuvre plastique ultra travaillée dans les lignes, compositions et couleurs, bourrée de références aux fondamentaux d’un artiste biberonné à l’art contemporain et perfusé aux références US. Du cinq étoiles.


Pour faire le voyage avec Yann Lestrat, il faudra dégotter une Super 5 orange, descendre la vitre avec la manivelle côté passager, soulever ses lunettes en plastique marron, et voir ce qu’il a vu. Un temps suspendu. « J’ai plongé dans l’intimité d’un territoire et je suis parti à la recherche des manifestations absurdes, étranges, poétiques ou incongrues des campagnes. » La photo du président de la République dans la salle du conseil municipal de Locminé, sur fond de papier peint à rayures. La vitrine réfrigérée où attendent céleri rémoulade et macédoine de légumes, dans un restau ouvrier aux murs saumon. « J’ai essayé de ne rien faire de facile ou anecdotique, pour ne pas être dans la moquerie. Il y a de l’humour, et une forme de culpabilité, comme quand on rit d’un bon mot un peu cruel… » Une néo-bretonne comme une maison en Lego, sur une pelouse rasée au millimètre, décor flippant de thriller. La devanture des Chaussures Le Bail, pur design fifties, qui, comme Prada sur Madison, affiche ses points de vente, Callac, Carhaix, Gourin, Le Faouët et Rostrenen. La compta­bilité de la Conserverie Avril, à Rosporden, machines à écrire Hermès et ordinateurs Thomson gisant au sol parmi les gravats d’un bureau abandonné. La liste pourrait se décliner indéfiniment, au fil de cette errance arty où l’on se bouffe les poings de ne pas avoir fait ces photos soi-même… Mais sans regret, parce que Lestrat ne s’est pas contenté de shooter et basta. Son radar perso lui a signalé les images à prendre, sa nature de plasticien lui a dicté cadrages, équilibre des masses et des lignes. Et c’est parfait. On pense à tout un tas de références, cinématographiques notamment, et Lestrat lui-même nous en dévide une pelote, dans un exercice de name dropping digne de Vincent Delerm. Le premier qu’il cite, c’est Stephen Shore, « un photographe américain des années 60, qui a fait émerger la couleur dans la photographie. Le banal et le quotidien, un point de vue qui sublime le réel ». Pour évoquer la patte picturale de ses photos, Lestrat parle de Bertrand Lavier ou François Morellet, affirme les échos à l’histoire de l’art, sa sensibilité à l’abstraction géométrique et à la peinture américaine, Barnett Newman en tête, avec ses aplats colorés format cinémascope. « J’aime les paysages découpés, j’essaye de faire les images les plus tendues possible, par la géométrie et la couleur. De la peinture sans peinture. J’ai essayé de condenser mes références avec mon goût pour l’abstraction ». Mais limiter Lestrat à une imagerie vintage et colorée serait une erreur. Il y a, dans ses clichés, un infime flottement, une étrangeté à peine lisible, une immobilité qui pourrait être menaçante : « J’ai beaucoup pensé à David Lynch, mais aussi aux romans de Stephen King. Dans ces territoires qui hésitent, j’ai senti partout une forme de suspension avant la bascule. Il y a une forme de mélancolie, un peu d’ambiguïté,
d’inquiétude... »

>  Jusqu’au 27 juin. Entrée libre.
Galerie Tal-Coat, Hennebont.
02 97 36 48 74.
www.yannlestrat.com

Elle a beau s’être installée à Vannes depuis presque trois ans, nous, les Morbihannais, n’avons pas forcément percuté que désormais, l’une des plus grandes chorégraphes françaises serait là, toute proche, et irriguerait notre paysage artistique… La rivière Diverrès n’a d’abord été qu’un ruisseau murmurant, mais peu à peu, à travers les méandres vannetais, elle se fraie un chemin et crée son tracé. Avec un premier vrai grand rendez-vous, du 3 au 6 juin, une carte blanche que lui donne le Théâtre Anne de Bretagne. Quatre jours de danse qui nous permettront, à travers ses choix, de découvrir l’univers, les couleurs, la personnalité de l’une des figures essentielles du développement de la danse contemporaine en France.

 

Directrice du seul Centre Chorégraphique National de Bretagne, Catherine Diverrès passe presque quinze ans à Rennes, y impulsant une dynamique contemporaine aujourd’hui incarnée par Boris Charmatz. Une carrière démarrée dans les années 80 et la « nouvelle danse française », l’influence de trois hommes, Dominique Bagouet, pour qui elle a été interprète, Bernardo Montet, compagnon de route, et Kazuo Ohno, danseur et chorégraphe de Buto, dont elle a suivi l’enseignement. « Après le CCN, on revient trois ans à Paris, au central, puis on peut ensuite chercher un territoire sur lequel s’adosser. En 2011, la DRAC Bretagne me rappelle et me propose de m’associer avec le TAB, qui souhaitait être conventionné en danse ». Manque de bol, le théâtre ne dispose pas d’un studio de danse, indispensable pour travailler, répéter. Il faut chercher, et c’est la longueur de cette quête qui explique le temps mis pour devenir visible dans le milieu de la danse morbihannais. « On a fini par choisir un lieu à la limite de Vannes, dans la zone du Poulfanc, à Séné, qu’on a appelé le Studio 8. Une dizaine de compagnies y sont déjà passées, mais le lieu n’est pas encore vraiment identifié ». À Vannes, il faut à la chorégraphe nouer des liens, et elle ne peut entretenir à l’année une troupe de danseurs, qui feraient exister plus fort la danse dans cette ville qui n’en a pas la culture… « Il n’y a pas un seul professeur de contemporain dans les conservatoires du Morbihan ! Que du jazz et du classique ». Aussi ce premier rendez-vous, prémices d’un temps fort danse, pérenne, en mars, sera-t-il précieux aux amateurs, pour rencontrer l’univers Diverrès. Un portrait en creux, à travers les artistes choisis, pour beaucoup parmi ses danseurs, et bien sûr Catherine Diverrès elle-même, qui présentera en avant-première Dentro, son premier duo depuis trente ans. L’idée majeure de ce temps fort, agglomérer artistes et public dans une dynamique autour de la danse, au sein de ce mini festival, en réchauffant le glacial (c’est nous qui le disons) Palais des Arts par des expositions, des projections vidéos, des espaces de restauration et de convivialité – une première ! – mais aussi en proposant des ateliers de pratique. Avec Bernardo Montet, autour des fondamentaux du contemporain, espace, temps, relation à l’autre, qui assurera deux demi-journées de formation auprès des danseurs semi-pros et pros et des enseignants, l’une à Vannes et l’autre au festival de Kerhervy en juillet.


Osman Khélili et Roberto Vidal ouvriront un atelier parents-enfants autour de la manipulation d’objets, et Marta Izquierdo Munoz proposera aux amateurs un atelier-performance sur la danse des cheveux, inspirée des cheikhat marocaines où les participants rejoindront la scène à la fin du spectacle le lendemain.

 

Photo Caroline Ablain


La hache et la rose
Une nouvelle sculpture signée Matthieu Pilaud

Le Domaine de Kerguéhennec vient d’ajouter deux nouvelles œuvres à son parc de sculptures, signées
Matthieu Pilaud et Roland Cognet. Nous avions consacré un article au premier lors de son intervention au Manoir de Kernault en 2013, c’est donc au second que nous avons choisi de proposer un entretien.


C’est un long serpent de bois, qui ondule et s’immisce entre les troncs, comme en lévitation. Une brume rousse qui flotte, en suspension dans la clairière, un ruban de sève acajou, des méandres de miel, embrassant les arbres en volutes malicieuses… Matthieu Pilaud inscrit ainsi son nom sur la liste des signatures prestigieuses qui ont laissé leur empreinte au sein du parc de Kerguéhennec, Richard Long, Rainer Gross, François Morellet ou Marina Abramovic… Il lui fallait trouver sa place, littéralement, au sein de ce parc de 45 hectares dessiné à la fin du XIVe siècle par Denis Bülher, célèbre paysagiste à qui l’on doit les jardins du Thabor à Rennes. « J’ai passé une semaine à me balader, regarder les autres sculptures, et j’ai eu envie de travailler sur les arbres, avec les arbres, et principalement ceux plantés le plus récemment, qui portent encore la patte de l’homme. Dans cette géométrie qui donne des directions, j’ai pensé donner de l’horizontalité à ces verticales. Presque comme si je couchais un arbre à travers les autres ». Pilaud passe trois mois et demi en résidence et acquiert l’intuition que c’est sur le vivant qu’il faut s’appuyer, que ce sont les arbres qui lui donneront le dessin de cette histoire. Il choisit une clairière à la croisée des chemins, « entre Guiseppe Penone, qui était prof aux Beaux-Arts quand j’y étais, et Julien Laforge, qui est un ami. La majorité des sculptures, dans le parc, sont très circonscrites, moi, j’avais envie de jouer sur la déambulation ». La forme de départ, ce sera l’hexagone, pour sa presque rondeur et sa familiarité avec les formes existantes dans la nature, qu’il assemble en maillons pour former un ruban en trois D.
« Techniquement, je voulais quelque chose de naturel, assez léger pour s’accrocher sans affecter l’arbre. La forme creuse, qui correspond à celles que j’utilise dans mon travail, permettait de minimiser la prise au vent ». L’ONF valide le système, Pilaud descend chaque jour le chemin qui mène de l’atelier au parc, pour un corps à corps avec ce gigantesque serpent végétal. « J’allais d’un arbre à un autre, je fabriquais au jour le jour, j’assemblais sur place avec des platines d’inox que je pliais selon l’angle nécessaire, et j’étayais au fur à mesure. Les modules sont répétitifs mais chaque construction est différente », chaque pièce de bois – du sapin de Douglas provenant de la forêt de Camors, toute proche – trouvant sa place après l’autre. « C’était important de trouver comment s’accrocher à ces douze arbres sans les empêcher de grossir. Plus tard, ça va se déformer, se patiner… Des mousses vont s’installer. Ça m’intéresse aussi, de voir ça… » Et si bien sûr, ces virages secs et ces courbes parlent aussi de l’enfance, et peuvent faire penser à un circuit de petites voitures, ou à un Grand Huit, la structure, qui tient toute seule, est néanmoins consolidée par des câbles comme des haubans : « Mon vocabulaire de formes est proche de celui de la construction navale… ». Enfin, concernant le titre « La hache et la rose », Matthieu Pilaud a son explication. Mais on ne vous la donnera pas. On préfère vous laisser cogiter.

Objectif Vannes

Pendant un mois, Vannes se transforme en galerie géante, avec le festival Photo de mer. Parmi la douzaine de photographes invités, Sorties de Secours en a choisi un. Coup de cœur pour Erwan Morere.


C’est plutôt chouette, au printemps, de se balader dans Vannes, lors de ce festival, qui joue souvent le grand format, et, surtout, la carte de l’extérieur. En effet, si certaines expositions sont installées indoor, d’autres s’affichent en plein air, souvent dans des jardins cachés de la ville, voire au bord de l’eau…
À l’instar du prestigieux Visa pour l’image de Perpignan ou des célébrissimes Rencontres d’Arles, ce (plus petit) festival permet de découvrir des lieux de patrimoine en même temps que des regards photographiques. Ainsi, notre coup de cœur, Erwan Morere, sera-t-il exposé à l’auditorium des Carmes, dans l’ancien couvent du même nom, place Théodore-Decker. Un magnifique ensemble architectural, légèrement en retrait du port, à la fois inratable et invisible. Un bâtiment du XVIIe siècle, chapelle, couvent, cloître à quatre galeries, et même un petit cimetière. Abritant tour à tour un musée, un cours d’enseignement général, puis l’école de musique, il sert désormais d’auditorium pour des concerts de musique classique et de musiques du monde. Le cadre, sacré et propice à la méditation, sera donc idéal pour découvrir la série Wildside d’Erwan Morere, jeune photographe installé à Marseille, diplômé en sociologie de l’art et anthropologie culturelle, ainsi que de l’école nationale supérieure de la photographie d’Arles. Révélation des Rencontres d’Arles en 2012, Erwan Morere part souvent très loin chercher ses clichés, États-Unis, Canada, Islande, Malaisie, Uruguay… Pour Wildside, c’est sur l’Islande que Morere a usé son déclencheur, lors de deux road trips en stop le long de la route 1. Des photos extrêmement sombres, où le noir est roi, au grain poussé à son paroxysme, portant presqu’à confusion. Des photos proches du dessin au fusain, où l’on chercherait presque la poudre noire au sol tellement l’aspect graphique est fort au sein de ses images pratiquement abstraites, parfaitement fidèles à la fameuse règle des deux tiers / un tiers, appliquée par tant de photographes et de peintres. Balancer les forces, équilibrer les masses, par une composition académique. Lignes en diagonale, franges de matières, la mer et la terre ourlent les images, ouvrant les perspectives vers l’horizon, l’ailleurs, l’infini. Chez Morere, la terre, le roc, le sable, deviennent matériau graphique ; les plissements de terrain, les vagues, les nuages, des motifs répétitifs ; les animaux des ponctuations. Ses paysages, sans signes distinctifs, sans présence humaine, deviennent des terres inconnues, flottantes, oniriques et sublimes, qui plongent celui qui les regarde dans un état second, entre rêve et hypnose. Mieux qu’un Lexomil, puisqu’ils déclenchent une envie irrésistible, celle de partir sur-le-champ, loin, au bout d’une route sans fin… 

 

> Du vendredi 3 avril au dimanche 3 mai. Ouverture des expositions tous les jours, week-ends et jours fériés, de 13h à 18h.
Entrée libre.

Programme complet sur www.photodemer.fr

03 Avril

Je te souviens

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Le nouveau spectacle de Benoît Bradel


Alors voilà Benoît Bradel. De sa dégaine vintage, creepers compensées, gilets écossais, pantalons à damiers, il n’a gardé que sa coupe de cheveux impayable, tempes dégagées, touffe bouclée ramassée sur le front comme une banane, entre Lucien et Xavier Dolan. À part cette fantaisie capillaire, donc, aujourd’hui un garçon très sage, en sweat à capuche passe-muraille.


Carré dans ses propos, fluide dans la pensée, Bradel trace une ligne personnelle, dans le grand océan de la littérature, en vrai gourmand de mots, mais aussi d’images, puisqu’il est autant metteur en scène que vidéaste. Au sein de sa compagnie, dont le nom claque comme un coup de fouet mexicain, Zabraka, il a adapté Gertrude Stein, Lewis Carroll, Yves Pagès, Sonia Chiambretto, dans des formes contemporaines très singulières, hybrides, avec une grande qualité, celle de subtilement déstabiliser le spectateur, pour l’emmener ailleurs, hors du ronron. Pour son nouveau projet, Je te souviens, Bradel a donc fait appel à un personnage zéro ronron, Gaspard Delanoë, auteur, performeur, activiste, avec lequel il aime à collaborer. Pour ce seul en scène, Bradel a bouffé de l’encre, et lu des milliers de souvenirs. Trois auteurs ont constitué le socle du spectacle, dont Yves Pagès, qui illumine cette partition scénique, avec une sélection de ses « Souviens-moi » – d’une beauté à défaillir – qui commencent tous par les mots : de ne pas oublier. « De ne pas oublier l’omoplate décollée de Géraldine, entre autres disgrâces bouleversantes révélées dans la pénombre d’une
première étreinte, son épaule presque démise qui lui profilait dans le dos une aile d’ange prêt à l’envol ». Si Pagès a été inspiré par le Je me souviens de Perec – « Je me souviens de ces jeans dont il fallait remonter la fermeture éclair en s’allongeant sur le sol » –, ce dernier a lui-même été inspiré par Joe Brainard et son
I remember paru en 1970 : « Je me souviens de Jane Russel en pin-up sur une photo en couleurs à déplier dans Esquire, avec une épaule dénudée et à moitié renversée sur une botte de paille ». Sur ces 2247 souvenirs (Perec 270, Pagès 480, Brainard 1497), Bradel en a conservé une centaine, architecturés dans une partition.

Des souvenirs qui résonnent
« J’ai commencé à travailler sur les trois, et puis l’ayant droit de Pérec a refusé de croiser les trois textes. Dans le spectacle il n’y aura donc que Brainard et Pagès, mais comme Perec reste central, on fera des lectures séparément, plus tard, à Kerguéhennec. Ce qui m’intéresse, c’est le fonctionnement de la mémoire, comment on saute d’un souvenir à l’autre, comment ça se mélange, d’une décennie à l’autre, d’un endroit à un autre. Comment on fait des constructions d’après des souvenirs erronés. Et comment ces moments clés de la vie parlent autant aux anciens qu’aux ados.
Finalement, on partage plus de choses avec plus de gens qu’on ne le pense. C’est aussi notre histoire qu’on entend dans ces souvenirs, et on les partage dans un théâtre ». En scène, Bradel jouera avec la construction et la déconstruction, en utilisant ce symbole de l’archivage, le carton, celui dans lequel nous conservons nos souvenirs… « Les cartons vont à l’encontre de notre monde où l’on peut dématérialiser beaucoup de choses. Un monde où sur Internet, on peut même réclamer le droit à l’oubli… »

> 30 avril au Théâtre du Blavet, Inzinzac-Lochrist.
> 11 et 12 mai au Théâtre de Cornouaille, Quimper.


Vin au naturel


On avait rendez-vous dans un rade de Lorient. Et puis le téléphone. Erreur de calendrier, il joue à Pantin, rentre le 16. Moi aussi. Boutade, je dis qu’on pourrait voyager ensemble. Il dit que non, parce qu’il descend en camion. Un blanc. « On peut faire Paris-Rennes en camion ensemble, je vous laisse à la gare. On fait l’interview pendant le trajet, ça peut être marrant ».

Rendez-vous Porte Dauphine, il est pile à l’heure. On se tutoie maintenant. « T’as rien contre les chats ? » À part y être allergique et les détester, non rien. On rentre sur le périphérique, Wee Wee a déjà commencé à poser sa patte sur mon épaule. « Ah oui, il va aussi falloir parler fort,  je me suis fait péter la vitre conducteur ce week-end. Sur l’autoroute, on va plus s’entendre ». Dont acte. à 110, la bâche en plastique vibre, il faut passer sur le siège du milieu pour espérer saisir un mot sur deux. Je sors mon cahier, sur lequel je ne vais pas prendre plus de 30 % de notre conversation, passionnante, qui tourne autour de légitimité en scène, de confiance en soi, d’improvisation et d’écriture. Il faudrait au moins quatre de ces pages pour raconter ces quatre heures de voyage. Barrier s’est constitué au fil de trois spectacles. Fondation, construction, consolidation. Avec Tablantec, personnage clone un peu clown, Barrier découvre que lorsqu’il ouvre la bouche, sa parole est d’or. En enfilant ce costume de Monsieur Loyal breton, bottes de caoutchouc, ciré de marin et boîte de sardines, il libère les mots, ouvre les vannes. Une parole improvisée qui se structure avec le temps, une grosse boule de pâte qui lève, nourrie d’une pensée qui (se) questionne, d’un aspect autobiographique assumé, une ambivalence et une dualité dans lesquelles Barrier aime à se perdre. Puis vient « Savoir enfin qui nous buvons », qui a valu à Barrier les magnifiques articles de Libé et Télérama. Un spectacle autour des vins nature – il ne dit pas naturels – dont il est presque devenu le porte-parole. Un spectacle qui l’a bouffé, enflant jusqu’à un fleuve de six, sept heures de circonvolutions de pensée, de digressions chapitrées par sept portraits de vignerons et sept dégustations de vins (de Loire). « L’impro est un moyen d’ancrer la prise de parole. On m’a dit un jour que mon spectacle était une célébration du présent. Ça me plaît. Il y a un côté jubilatoire à tenir l’auditoire ». Une impro qui se fixe au fil des représentations, au point – légitime –  de se poser la question de savoir s’il n’est pas arrivé au bout, au point de s’effrayer de ce que les gens attendent de lui. Mais tant que la digression est là, il tiendra, les presque deux ans de représentations qui s’annoncent, remplis de l’affection qu’il porte à ces hommes, qui font du vin une poétique militante, et de son amour pour ce naturel qui ne fait mal ni à la tête ni au ventre, mais apporte cette ivresse qu’il chérit plus que tout.
« J’aime quand ça commence à tanguer, à déraper. Ce moment de grâce ». À cet instant, je lui signale que nous suivons une voiture marquée « Vin malin », ce qui nous permet de bifurquer sur les exégètes du vin, du puriste à la Parker en passant par le blogueur Antonin Iommi-Amunategui (No wine is innocent) qu’il adore. Bientôt, avec « Chunky charcoal », son prochain spectacle, Barrier continuera ce chemin de bateleur de sa propre pensée, autour de la notion de perte et de prêche, accompagné d’un guitariste et dessinateur retranscrivant sa pensée sous forme graphique. Un dada de Barrier, qu’il utilise aussi dans une de ses formules, « Prise de Parole » où il parle et dessine sur son camion. Pour me montrer ce que ça peut donner, il attrape un Posca blanc, gribouille sur son iPhone. Pour effacer le dessin, il lèche l’écran. Plus simple.
En attendant, Tablantec est mort en scène, trucidé sous toutes les coutures par son double créateur : « Ça m’a fait du bien de m’en débarrasser. Les gens ne faisaient plus la différence entre lui et moi ». On arrive à Rennes à 14h30. Le train était à 14h24.

 

> Salon « Le vin au naturel »
organisé par la cave « Carnet de vins ».
21 et 22 Mars, Lieu noir/Lieu jaune de Catherine Raoulas,
4 rue Florian Laporte à Lorient.
3€ entrée + verre

 

Photo Angélique Lileyre