06 Mars

P´tit Gus

Published in LES CHRONIQUES SDS

Jean-Louis Le Vallégant se met à poil  


Après des années à recueillir les confidences des autres, Jean-Louis Le Vallégant a décidé de nous confier les siennes. Sans pudeur mais sans pathos. Dans P´tit Gus, il compose son autoportrait, brodé d’un fil musical sensible.  

“Avoir eu accès aux confidences des autres pendant quatre ans m’a permis de passer à la mienne. L’accès à l’écriture m’a été donné par les Confidences sonores (un spectacle où il a recueilli, réécrit et enregistré les histoires d’anonymes, mises en musique dans une ambiance électro-trad. NDLR). C’est là que j’ai trouvé ma propre écriture”. P´tit Gus, c’est peut-être lui. Le gamin qu’il est allé retrouver. L’enfant terrible de Bannalec. Le joueur de bombarde. Le touche-à-tout musical. Une quête et un parcours. Nourri d’anecdotes souvent touchantes, comme cette évocation de sa tante et son oncle, militants communistes à Lorient ou celle de son père, boucher en lettres d’or, fumeur de Royale Menthol. De l’enfance à la maturité, l’émancipation : “C’est pas une psychothérapie, ce spectacle, même si ça parle de mon identité.  Je voulais que ce soit quelque chose d’universel. J’ai été super exigeant sur l’écriture”. 19 feuillets secs comme un coup de trique. “En juin 2011, je suis allé rencontrer sept conteurs. Le Goff, Grimaud, Rouger, Bertrand, Le Lardou, Marcel et Bonneau, pour leur parler de mon projet. Pas comme un
apprenti, mais sous forme d’échange, de transmission. Une relation fine sur l’état du conteur”. De ces échanges sont nés sept portraits de conteurs fictifs. Des  patchworks de personnages croisés dans sa vie, qui sont devenus des conteurs que Le Vallégant incarne en alternance avec sa propre voix. Avec le regard de Charlie Windelschmidt, metteur en scène de la compagnie Derezo. “Charlie, il m’a dit : t’es pas comédien, t’es musicien ; c’est pas du théâtre, c’est pas du conte. Charlie, sa force, c’est de mettre des mots sur les choses. Il n’a pas fait de la direction d’acteur, il m’a mis dans des situations, il a mis des images. Il m’a amené à toucher des choses jamais touchées. À une justesse. C’est pas un metteur en scène qui te dit : écoute, c’est mon métier”. Et c’est justement parce qu’il n’est pas comédien qu’il frappe juste et fort, sur scène. La fragilité est là. Une inquiétude. Les doutes, les questions sur la légitimité à être en scène comme ça aussi. Mais c’est ça qui est beau, qui touche, de le voir se mettre à poil pour nous. “Jusque-là j’étais planqué par le témoignage des autres, ou par mon instrument. J’avais envie d’aller là seul”. Sur scène, Le Vallégant a fait péter le costard et les chaussures anglaises. Il rigole qu’on les ait remarquées, “Ce sont les chaussures que je portais quand j’étais patron de Coop Breizh, et que je n’avais pas portées depuis. C’est une marque qui a été créée pour Olivier Roelinger”. Sur ces semelles fines, il pivote d’un personnage à un autre, truffant l’affaire de treize pièces musicales “certaines improvisées, d’autres des écritures et des choses traditionnelles” et jonglant avec un i-pad qu’il utilise comme télécommande, pour lancer des boucles en direct, bruitages et sons. “Le Vallégant, ça veut dire instable. La première phrase de ma mère, ça a été : arrête de faire ton intéressant. Là, j’ai décidé que j’avais le droit de le faire, mon intéressant”.

 

> Jeudi 26 mars à 20h30 au Strapontin, Pont-Scorff

Un conte lyrique


Berthe au grand pied n’a pas de S, car c’est pour un pied plus grand que l’autre qu’elle a gagné son surnom. Et c’est aussi un spectacle musical, comme un livre animé pour enfants, signé Orphée Théâtre(s).

Ils sont à la fois connus et pas tant que ça. Pourtant ! Orphée Théâtre(s) a fait vivre Auray pendant 17 ans au rythme du festival Not’en Bulles, et révélé de nombreux jeunes artistes avec son Tremplin Jeunes Talents, où officiait Marianne James… Aujourd’hui compagnie associée avec La Lucarne d’Arradon, Orphée continue son chemin artistique autour du théâtre musical et Jean-Michel Fournereau son parcours prestigieux. Des collaborations avec des metteurs en scène comme Julie Brochen ou Claude Régy, avec des lieux comme l’Opéra de Paris ou le Théâtre Mogador, un des deux rôles principaux dans Le Roi Lion, l’entrée de marionnettes à l’Opéra Bastille sur du Puccini… En 2015-16 il sera à Avignon avec Une soirée chez Monsieur Rossini, et dans la rue avec La Périchole, mis en scène de manière itinérante avec l’Opéra de Rennes… Chanteur, comédien, metteur en scène, Fournereau ne renie aucun genre, de l’opéra au cabaret en passant par le cinéma. Servi par un physique de jeune premier aux yeux clairs et un bilinguisme parfait français-allemand, il tourne une série décalée pour ARTE, signée Jean-François Halin, scénariste d’OSS 117, et… On va arrêter là, la liste est trop longue pour nos colonnes, et c’est pour parler de Berthe au grand pied que nous sommes au téléphone avec lui.
« Au tout départ, c’est le projet de deux artistes, Léa Sarfati, soprano lyrique, et Mathilde Malenfant, harpiste, qui a composé la musique. Elles sont arrivées avec leur idée de base, leur musique, et le livret, écrit par Etienne Mahieux. Le marionnettiste, Damien Schoëvaërt et moi les avons rejointes autour d’une table pour faire les choix visuels, les aménagements des dialogues… » Création originale et complète sous le label Orphée Théâtre(s), l’histoire s’inspire d’une légende très ancienne, vers 700, d’après l’histoire vraie de Pépin le Bref et sa femme Berthe, parents de Charlemagne. « J’ai voulu qu’il y ait beaucoup de dialogues mais aussi du récit. Le texte parlé et le chant lyrique sont en parties égales. J’ai pris la direction d’acteurs et on a choisi une narration comme un conte où Mathilde et Léa sont comme deux sœurs dans leur chambre qui racontent une histoire en prenant ce qui traîne, avec des apartés et des commentaires. C’est un humour entre Monty Python et Kaamelott avec différents niveaux de lecture pour les enfants et les parents ». Côté décor, l’esprit est celui d’un livre animé : « les robes des comédiennes sont peintes, se transforment en éléments de décor, il y a des petits objets, des figurines, des ombres chinoises, c’est fin et féérique. Damien, le marionnettiste, est spécialiste du livre pop-up alors ça donne des portes qui s’ouvrent et des éléments qui se déplient, des trappes, des silhouettes… ». Et côté musique, deux harpes sont en scène, une grande harpe et une harpe celtique, qui servent des morceaux très différents, du classique à la chanson en passant par le médiéval ou le tango…

 

> 1er & 2 février à La Lucarne, Arradon.
> 3 & 4 février au Forum, Nivillac.
> 6 février au Théâtre de Bécherel (35).
> 17 & 18 mars, Festival Méliscènes,
Locoal-Mendon et Auray.
http://www.orphee-theatres.com

Thibault Le Guillou expose à La Lucarne


Ce serait le moment. Dégainer la première personne du singulier, le tabou ultime en presse. Plutôt que laisser deviner à travers dithyrambes et éloges, superlatifs et enthousiasme, il faudrait écrire avec le je, mais pour qui pratique l’exercice de la chronique depuis longtemps, pas si facile. L’esprit renâcle, la main résiste. Et pourtant l’envie serait grande de prendre à son compte l’emballement pour un artiste, mais non, rien n’y fait, impossible d’employer ce foutu pronom personnel pour parler de Thibault Le Guillou, dont on est fana, gaga, afficionada, et caetera.

On a quand même encore pris rendez-vous avec lui pour parler de son boulot, alors qu’en fait, on a juste envie de dire qu’on adore ce qu’il fait, parce que ses sérigraphies jonglent avec nostalgie et modernité, vintage et contemporain, abstraction et narration, trash et poésie, tradition et invention, collages et superpositions, dessin et photo, ciseaux et numérique. Pendant l’entretien, on a parlé technique avec intérêt, en sachant que ce n’est pas forcément ce qui va intéresser le lecteur, de savoir qu’il regrette de ne plus utiliser les encres au solvant, qui ont plus de plasticité et de texture que les encres à l’eau, moins nocives pour la santé, qui se fondent dans le papier, et dont les couleurs sont plus difficiles à apprécier en terme de rendu… Parlé des couches de couleur qui constituent une image sérigraphiée, et de la difficulté pour le public de ressentir la différence avec une impression numérique. Parlé aussi un peu de son travail d’à côté, de graphiste freelance, en se demandant s’il était bien utile de le mentionner. Parlé plus longuement de Fantôme, le collectif de graphistes, dessinateurs, affichistes, collagistes, qui édite un (magnifique) graphzine fait d’œuvres sérigraphiées, imprimées par chaque artiste sur une double page. On a parlé, au début, des séries qu’il va exposer dans le hall de La Lucarne, à Arradon, et on a touché avec les mains le papier du livre original dont elles sont extraites. « Basket Ball Diaries » date de 2006, un projet post-diplôme, un travail de recherche graphique autour d’extraits du roman de Jim Carroll, écrivain, poète et musicien mort en 2009, figure rock et romantique à la Patti Smith. Le résultat est ébouriffant, collant à la perfection avec l’esprit rétro des romans américains des années 60, convoquant les grandes figures artistiques du 20e siècle, sans pour autant jouer la redondance, en mixant sa propre identité graphique… Avec le petit détail si 2015 : chaque sérigraphie est accompagnée d’un cartel affichant un QR Code renvoyant au passage du livre concerné. Pour ceux qui ne pourront se rendre à Arradon, et qui seraient un tout petit peu intrigués par l’enthousiasme de la personne qui a écrit cet article, il y a un site,
jealouspunkt.fr, sur lequel on retrouvera les deux séries exposées, « Basket Ball Diaries » et « Apollo 12 Playmate Project » mais aussi une boutique, dans laquelle assouvir ses envies de sérigraphie…

 

> La Lucarne, Arradon, jusqu’au 22 février
02 97 44 77 37
lalucarne-arradon.fr

« Géographies »

Difficile de se remettre d’une rencontre avec Ianna Andréadis… Outre sa belle personnalité, vivante, chaleureuse et ouverte, son regard sur le monde et son processus créatif vont vous suivre et vous porter longtemps… Car au-delà du résultat concret, toujours beau, toujours simple, c’est sa manière d’aller d’un point à un autre, de faire résonner les choses entre elles, qui fait tout le sel de son œuvre avec un grand O, présentée ici sous la forme d’une rétrospective. Chez Ianna, c’est une petite conjonction de coordination qui est à la base de tout, le « ET », sans laquelle tout serait solo, isolement, unicité. Chez Ianna, on se régale de deviner le chemin d’une pensée qui procède par association d’idées, duos, diptyques, binômes… Une couleur fait le lien, une image en entraîne une autre, les formes dialoguent, les propos se répondent, rendant la balade terriblement jubilatoire. Avec la constante du voyage, de la découverte, qui se lit dans chacune des images réalisées par cette artiste grecque, qui vit en France depuis 1978, et – ce n’est pas un hasard – a suivi la construction du musée du Quai Branly en photo, avant de concevoir avec lui de très beaux livres. Chez Ianna pétille une curiosité de l’endroit nouveau, de comprendre comment fonctionnent les lieux, ce qui les caractérise, ceux qui l’habitent. Elle raconte en images ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent au débarquement, à Lorient, dans le désert du Namib ou au pied de la Montagne Sainte-Victoire. Avec une grande vitalité et une belle économie de moyens, avec passion pour le support, la matière. Le tissu qui devient page, le papier imprimé, l’arbre et la forêt, le livre comme objet, le motif et le grain, la couleur et la texture.
Qui dit rétrospective, dit multiplicité des propositions et des supports, des techniques. Ianna Andréadis ne s’interdit rien, et réussit tout, photo, gravure, encre, peinture, livres. Et même projets participatifs, derrière lesquels elle s’efface humblement, privilégiant la rencontre. Parmi eux, il en est un qui nous tient particulièrement à cœur, lancé en 2013 et nommé Athina Thea, dont le principe consiste à inviter les habitants d’Athènes à photographier leur ville depuis l’intérieur de leur appartement, maison, bureau… en laissant apparaître visiblement la fenêtre depuis laquelle la photo a été prise, embrassant le dehors. Le but, bien sûr, mêler intérieur et extérieur, intime et public, collecter les points de vue uniques et quotidiens de ceux qui vivent là, relier la vie et la ville, enregistrer une époque avec précision. Sans intrusion, puisque les cadres de fenêtres racontent des intérieurs sans les montrer, mais en rentrant dans un système de pensée, celui de Ianna, le fameux « ET » dans une forme de diptyque qui se fait gigogne, poupée russe, mise en abyme… Au 12 décembre 2014, la page Facebook d’Athina Thea enregistrait sa 1040e photo…

 

> Galerie du Faouëdic, Lorient. Entrée libre, jusqu’au 15 février, mercredi - dimanche, 14h - 19h.

http://ianna.online.fr/. https://www.facebook.com/pages/AΘΗΝΑ-ΘΕΑ

Movie musical show à La Lucarne

C’est l’ovni number one de la saison. Et même si on ne l’a pas vu en vrai, l’interview de la créatrice de « La mariée était en fuite » est sacrément convaincante. Sur le papier au moins, la proposition semble barrée à souhait, complètement hors normes, et diablement originale…

C’est l’histoire d’une mariée qui se fait la malle juste avant la noce.
Mais d’abord il y a la noce.
Et la noce, c’est vous.

Pour assister au spectacle de Chloé Lacan, il faut donc – c’est pas obligatoire, mais c’est quand même nettement plus rigolo – faire péter la sape. Sans complexe. Y aller à fond sur le tailleur de cocktail mandarine, les escarpins en shantung framboise, la robe longue en satin bleu électrique, le caraco brodé, le costard, les pompes vernies, et la – ahhhh – lavallière de soie gris perle. Et bien sûr, tagada-tsoin-tsoin, les chapeaux ! Voilettes, plumes, fleurs et nœuds, en avant la noce ! « C’est un vrai vin d’honneur, dans le hall. Les gens jouent souvent le jeu, d’autant plus qu’il y a un espace prévu pour les prendre en photo avec les mariés. Du coup ils se mélangent avec les personnages du spectacle et on finit par ne plus savoir qui est qui. C’est toujours très marrant ». Un prologue au spectacle inspiré du théâtre de rue, qui noue un contact fort d’entrée de jeu, et « casse le mur » entre comédiens et public. « Ça change beaucoup de choses : les gens nous connaissent déjà quand le spectacle commence, ils rentrent tout de suite dedans ». La suite, c’est un dispositif plus conventionnel, public en salle, artistes en scène, mais ponctué de surprises, qu’on va arrêter de dévoiler, pour qu’il en reste un peu. Le mariage continue, toujours un peu en vrille : un bedeau joue de l’orgue, un curé rock’n’roll fait un sermon à la guitare. « Chaque artiste s’exprime sur la liberté, l’engagement, l’amour, tout ce que pensent ou vivent ces personnages… Ce n’est pas un concert, mais plutôt un cabaret, avec plein de chansons autour d’un fil conducteur ».


M le Movie
Mais ce n’est pas tout. Ovni on vous dit… La fuite de la mariée a été filmée, et pendant cette noce qui continue sans elle, les images sont projetées sur écran. Cinq vidéos, qui sont à l’origine du spectacle : « Le tout début, c’est ça : une série de cinq films sur le net, que j’ai voulu avec cinq réalisateurs différents, avec des chanteurs différents. Des reprises de chansons, des détournements ». Liz Cherhal & Gainsbourg, Fred Joiselle & Tom Waits, Nery & Carmen, JereM & « Another one bites the dust »… Les vidéos sont de jolis petits bijoux, mis en valeur sur le site, tout le monde s’est éclaté, lorsqu’un programmateur, à Marly-le-Roi, propose à Chloé et sa bande de passer l’histoire sur scène, avec une carte blanche, qui devait rester l’histoire d’un seul soir. « Tous les chanteurs avaient des activités ailleurs, mais c’est une belle histoire artistique et humaine, et un tel cadeau que ça plaise… Alors on l’a refait ! C’est la deuxième tournée ; un vrai plaisir, un format pas traditionnel ; c’est comme une comédie musicale ; comme un rêve, celui de me retrouver dans Chantons sous la pluie ou
Cabaret ! »

> Vendredi 23 janvier à 20h30,
La Lucarne, Arradon

 

Photo Sophie-Peduzzi

La nouvelle création de Tro Héol


De retour. Enfin ! Tro Héol revient avec un nouveau spectacle, qui touche aux racines même de la compagnie. L’humain, l’émotion, le sensible, mis en images par une écriture scénique originale, à base de marionnettes.

Si Tro Héol fait de la marionnette depuis ses débuts, il y a dix ans, et en est devenu l’une des figures, ce n’est finalement pas tant dans l’objet lui-même que la compagnie (Quéménéven, 29) excelle. Quitte à faire bondir Daniel Calvo Funes, qui a pour cette dernière création réalisé 25 marionnettes ! Là où la compagnie est la meilleure, c’est dans l’adaptation scénique d’un texte, et il se trouve que c’est avec des marionnettes qu’elle le fait. Martial Anton et Daniel Calvo Funes, à eux deux un seul directeur artistique, ne sont pas d’accord avec cette analyse. Ils ne se verraient pas faire autrement qu’avec des marionnettes. « La transposition par l’objet fait décoller l’imaginaire. La marionnette permet la distanciation et à la fois la proximité. Au théâtre, il y a des codes auxquels on décide de croire ou pas ; la marionnette, elle, oblige au choix de croire en elle ; elle permet d’aller plus loin grâce au crédit que donne le public. La transposition par l’objet fait décoller l’imaginaire ». Insister sur l’importance de la mise en scène chez Tro Héol, c’est mettre en avant la grande finesse de cette compagnie, qui a, dans la plupart de ses créations, trouvé comment kaléïdoscoper au plateau les sentiments, les sensations, les situations décrites dans un livre. Avec un langage propre, une relecture, des angles, des niveaux de lecture et de compréhension, des formes plastiques et techniques très différentes, permettant de démultiplier la perception d’un propos. Ils l’admettent :
« On aime les choix d’ajustement, recomposer, faire des choix ». Alors bien sûr il y a les marionnettes, armée de petits personnages prêts à défendre leur rôle, et le héros, Michele (prononcer Mikèlé) un petit garçon produit en trois exemplaires, pour permettre de varier les propositions. « Michele a neuf ans, lors d’un été dans le sud de l’Italie, il perd une course, on lui donne un gage. Il doit traverser une maison perdue. Il tombe alors sur un gamin séquestré dans un trou. Il va revenir en secret plusieurs fois, et un embryon d’amitié naît, jusqu’à ce qu’il découvre les origines de ce secret, et se retrouve confronté à des choix ». C’est Michele, 22 ans plus tard, qui raconte avec maturité d’adulte, et fraîcheur d’enfant, cette histoire de résilience où passé et présent se mélangent, écrite par Nicolo Ammaniti, incarnée par trois comédiens qui font fusionner personnages et marionnettes. Olivier Bordaçarre, Daniel Calvo Funes et Isabelle Martinez, à qui il faut porter un toast spécial, pour sa très belle interprétation de mère italienne, convoquant les grandes figures du cinéma, d’Anna Magnani à Sophia Loren, au son de « Guarda de luna » standard italien des années 50. Sur scène, poulies, filins et cordages animent l’espace, composant et recomposant les scènes avec des objets très simples qui fonctionnent par évocation, se transformant au gré de l’intrigue. « L’idée de départ, c’était de concevoir des plans, des rectangles, qui montent, descendent, basculent, avec lesquels on fait tout, sans que ce soit figuratif. Le spectateur, lui, fait son voyage avec… »


> Vendredi 16 janvier à 20h30 au Strapontin, Pont-Scorff.

Multi-Prises investit les chapelles de Pont-Scorff


Après Yann Kersalé et Ludwig, Les nuits de Lucie invitent les plasticiens lorientais de Multi-Prises à s’installer dans les chapelles de Pont-Scorff sur le thème « La société des lumières ».

Biennale de la lumière organisée par l’Atelier d’Estienne, centre d’art contemporain à Pont-Scorff, Les nuits de Lucie forment une petite enclave dans l’obscurité de décembre, une alternative arty aux guirlandes électriques lourdingues des centres-villes. Deux fois trois jours, au cœur de l’Avent, des plasticiens occupent chapelles et églises scorvipontaines. Yann Kersalé, puis Ludwig, ont ainsi choisi des installations immersives, brumeuses mises en lumière, halos fantomatiques dans la nuit. Cette année, c’est à l’association lorientaise Multi-Prises qu’ont été remises les clefs. Six artistes multidisciplinaires qui, au-delà de leurs pratiques personnelles, se sont structurés en association « pour pouvoir organiser des évènements culturels et artistiques, dans des lieux moins balisés ». Animés par l’envie de faire des choses qu’ils n’ont pas l’habitude de faire, cinq des six membres de Multi-Prises ont répondu à l’invitation de l’Atelier d’Estienne.
« Alexandre Roccuzzo nous a proposé trois chapelles en carte blanche. Nous avons choisi trois investissements différents, trois ambiances, et plusieurs choses différentes dans chaque chapelle. Dans la plus petite, Keryaquel, nous proposons un cadavre exquis graphique, fait de dessins, vidéos, animations, ombres portées… qui se répondent entre eux ». Un travail collectif réalisé d’après de nombreuses tables rondes où chacun a dû accepter de partager et parfois même céder ses idées : « Tout le processus a été collectif, il a donc fallu laisser la liberté aux autres de se réapproprier les idées de chacun, ou de travailler en groupe sur certaines propositions ».

La seconde chapelle, Saint-Servais, sera la chapelle claire, avec des installations qui iront de l’extérieur à l’intérieur :
« On a voulu parler ici de la pollution lumineuse, de l’omniprésence de la lumière synthétique, en recréant un univers urbain, avec des zones d’ombres et des halos de lumière. L’idée c’était de travailler sur la lumière à outrance, on va donc beaucoup varier les lumières pour aller à un endroit jusqu’à la carbonisation ». Le dernier lieu est une église, celle de Lesbin, qui sera plongée totalement dans le noir : « Les pièces seront révélées par de la lumière noire. Des choses plus subtiles, plus délicates, à aller voir de près, comme des dessins au fil blanc, des constellations de points lumineux reliés entre eux… On a envie de mettre le spectateur dans une ambiance particulière. »

 

> 12, 13, 14 décembre et 19, 20 21 décembre, chapelle de Keryaquel, chapelle de Saint-Servais, église de Lesbin.

Ouvert de 17h30 à 20h30. Renseignements à l’Atelier d’Estienne,
02 97 32 42 13. http://multi-prises.fr/.
Les artistes : Simon Augade, Thomas Daveluy, Nastasja Duthois, Arnaud Goualou et Claire Vergnolle.

Nicolas Lambert
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le nucléaire.


C’est un spectacle, oui. Et ça parle sérieusement de la politique du nucléaire en France, oui. Et non, ce n’est pas austère, et non, ce n’est pas ardu. Et non, non, non, ce n’est pas chiant.

 

On pourrait continuer l’énumération à base de « non ce n’est pas », et de « oui mais c’est ».
Indéfiniment. Car Nicolas Lambert n’est absolument dans aucune case. Ou plutôt si, il est bien dans une, quand même, celle de l’intelligence.
Nicolas Lambert, on le connaît mieux depuis un spectacle brillant « Elf, la pompe Afrique », théâtre documentaire construit comme un reportage multimédia, dans une profusion d’angles et de formes : dialogues, incarnation de personnages, analyses, apartés, encadrés. « Je suis un gars qui va chercher des informations sur quelque chose qu’il ne connaît pas et qui raconte ce qu’il a compris. À un public dont la moitié ne met jamais les pieds au théâtre, ce qui est très important pour moi ». Chez Lambert la forme égale le fond, dans une construction de l’écriture stupéfiante d’intelligence. « Je me suis imposé un cahier des charges rigoureux.
Jamais plus de 12 000 mots ni plus de deux heures, trois formes différentes pour chacun des spectacles. Faire jaillir l’émotion par la juxtaposition des faits et des paroles ». Documenté à l’excès, Lambert lit, visionne, participe même (pour l’Affaire Elf, il a assisté à des dizaines de procès comme spectateur) puis écrit, directement sous une forme scénique, incluant toutes les « voix » possibles dès le départ. Il le dit lui-même : « Je suis feignant, alors je me nourris avant, je ne garde que ce qui va me servir en scène et quinze jours avant ma deadline je me mets à écrire ». Ni journaliste, ni sociologue, ni analyste politique, ni syndicaliste, Lambert est juste un citoyen lucide qui prend du recul, ne tient rien pour acquis, remet donc tout en cause, cherche à savoir, réfléchit, pense, décortique, soulève, déduit. Et nous donne le tout sous une forme théâtrale, vivante et hors des rails.
« Pas d’ambiguïté pour moi. On est bien dans le domaine du spectacle. Assez tôt dans ma vie, j’ai fait de la radio et du théâtre, et ce que j’aimais raconter, c’était des choses qui nous regardent. Raconter le monde à travers des documents ». Pas de sous-entendus, mais pas non plus de parti pris. Non, des faits : « Tout le monde s’en fout, de mon opinion. Mon but, c’est de donner aux gens des éléments qui leur permettent de comprendre comment le nucléaire s’est imposé, acérer leur regard, et leur donner envie d’aller gratter plus loin ». « Avenir radieux, une fission française » (il aime les jeux de mots dans ses titres) est le deuxième volet de la trilogie « Bleu – Blanc – Rouge » débutée il y a douze ans, et consacrée à « l’a-démocratie » française, du point de vue de ses grandes sources de richesse : pétrole, nucléaire, armement. « À travers ces trois thèmes, il s’agit de parler d’un fonctionnement de la France. Faire comprendre que les gens qui décident dans ce pays ne sont pas nos élus, et agissent en dehors de tous les regards et de tout contrôle ». Lambert explore et révèle le discours officiel, et la confiscation de la possibilité de débattre, en partant du cas particulier d’un projet de centrale sur le site de Penly, nous glaçant le sang avec discours verrouillés, non-dits, corruption… Et ce n’est pas de la fiction…

 

> Vendredi 12 décembre, 20h30,
Centre Culturel d’Hennebont (de 5€ à 11€)
02 97 85 31 00. www.triotheatre.com

Eskemm danse et signe

“Quatre boules de cuir sur quatre pieds de guerre, bombardent le plexus, l’angle du maxillaire. Quatre boules de cuir dans la cage du ring, son crochet je l’encaisse, il esquive mon swing… » (Nougaro). La compagnie lorientaise Eskemm signe et signe « Le Ring des corps », un combat pacifique, inspiré par la langue des signes. Une ode à la diversité des corps et des identités, sous un ring de drisses rouges.

En langue des signes on dit signer pour définir le langage à base de gestes. Donc non, il ne s’agit pas d’une répétition. Ils signent et signent. Soutenus par rien moins que Kader Attou, cador de la scène hip-hop, chorégraphe de la compagnie Accrorap et directeur du CCN La Rochelle. Un parrainage platinum. Fadil Kasri et Karine Le Bris, fidèles à leur ligne de partage, hip-hop et contemporain, signent ce ring sur une idée de Fadil, qui a, pour signer, plongé dans l’apprentissage de la LSF auprès des meilleurs, à l’International Visual Theater dirigé par Emmanuelle Laborit. « Quatre cycles de quatre semaines chacun. J’en ai fait un complet, mais je compte continuer et aller au bout. On est plongés dedans, c’est devenu une deuxième forme de langage au quotidien ». Cette langue, Fadil voulait l’utiliser, mais comment ? « J’ai fini par comprendre que ce qui m’intéressait, ce n’était pas de parler du handicap, mais d’utiliser les signes comme un matériau, une gestuelle. On est partis sur une phrase simple signée, qui entraîne le mouvement, et comment chaque gestuelle se développe à partir de quatre corps différents. Quatre parcours différents, quatre énergies ». Les corps, on ne peut plus contrastés, ceux de Fadil lui-même, hip-hoppeur trapu, Pierre Jallot, circassien et jongleur (Cie mO3, Brest), Émilie Dubois, délicate danseuse contemporaine et Marie Houdin, hip-hoppeuse tonique et créative (Cie Engrenage, Rennes). Plateau nu sur le principe du « tout à vue », la compagnie a travaillé avec les plasticiens Gaele Flao et Monsieur QQ, qui ont réalisé un système aérien fait de drisses, poulies et contrepoids, qui composent différentes structures d’un rouge vif pétant. Côté bande-son, on retrouve sans surprise la couleur électro qui fait la patte de la compagnie, avec une composition signée de Fadil Kasri lui-même et qui contraste avec sonate, brandebourgeois et partita de Bach. Si le propos n’est pas narratif, la pièce évoque, comme toujours avec
Eskemm (« échange », en Breton) « l’être à l’autre, l’être à soi, l’être ensemble. Être disponible, c’était le maître mot pendant les répétitions. On a travaillé sur les différents états de corps possibles, tous les mêmes ou tous différents et comment on les articule entre eux. Ça donne une danse plutôt théâtralisée, parfois drôle, parfois grinçante ». Une danse où le signe est présent du début à la fin : « La pièce est faite de petites saynètes, sans transition, qui s’enchaînent très vite, comme un match avec des rounds. Chaque danseur se présente par étapes, se livrant de plus en plus : qui je suis, d’où je viens, ce que je voudrais… Ils traduisent avec la voix les signes qu’ils font. Des signes avec lesquels on a pris un peu de liberté parfois. Comme le mot “danse contemporaine” n’existe pas, il a bien fallu l’inventer ! »


> 12 décembre à l’Hermine, Sarzeau,
> 13 décembre au Mac Orlan, Brest
(dans le cadre d’un focus sur la compagnie, avec la première de « Timing » version plateau).

04 Nov.

Yves Noblet

Published in LES CHRONIQUES SDS


Le paysage en mémoire

Yves Noblet expose à Quimperlé. Ancien élève de Claude Huart, membre de « L’école de Lorient » avec Patrick Le Corf et Guy Le Meaux, ce graveur elliptique ne cesse de représenter les paysages de l’extrême sud-Cornouaille, avec la particularité de le faire directement dans la nature, « sur le motif ».

C’est presqu’un travail de typographe. Dégager, ébarber, débarrasser, isoler, séparer les masses. Mettre en avant les volumes, la lumière, les lignes, les espaces. Supprimer le superflu, les détails, les scories. Et ne plus penser qu’à l’essentiel. « Dire l’essentiel. Créer un vide pour rentrer dedans. Le vide est aussi important que le plein. J’essaye de rendre cet espace pour qu’il y ait de l’air. La 3D ne rendrait pas cet espace… » Yves Noblet dessine incontestablement des paysages, notre œil le reconnaît sans hésitation. De loin, en tout petit, c’est là que c’est le plus spectaculaire. On pourrait presque nommer le lieu, ces rochers là, cette plage ici, cette descente ah oui… Une côte bretonne ramassée, aux falaises courtes et trapues, celle des criques et des saignées du Pouldu, Doëlan, Bélon, ces rivières à goémon… « J’aime la fracture entre terre et mer. Le côté pentu. C’est sculpté, c’est fort ». Pourtant ce ne sont que quelques traits, quelques masses noires. Si peu d’encre sur la page. Et toujours ces lignes de fuite, vers la mer, qui ouvrent les perspectives, qui donnent l’élan… « L’énergie est donnée par le visible, en observant le poids des choses… Le poids de la roche. Une énergie. Une lourdeur. Je reçois ces forces-là, et j’essaye de les dire, par un mouvement du corps et de l’âme ». Pointe sèche sur zinc ou cuivre, Noblet ne se déplace jamais sans ses plaques et ses pointes. Une rareté dans le monde de la gravure, qui se pratique surtout en atelier. Né à Riec-sur-Bélon, Yves Noblet a été l’élève de Claude Huart, qui grave et peint aujourd’hui dans une chaumière, du côté de Doëlan. Cette Bretagne des Rias lui est indispensable, lui qui vit aujourd’hui en région parisienne. « Je suis né à la campagne, au bord de l’Aven, puis j’ai vécu à Baye, entouré de champs, puis à Quimperlé, près de Beaubois, au bord du Dourdu. À Porsac’h, j’allais pêcher au lancer avec mon père. La nature et l’isolement sont importants pour moi. » Issu d’un milieu modeste, Noblet avait peu de modèles de ce que pouvait être l’art. « Je suis d’une famille d’ouvriers, où les seuls documents imprimés étaient le journal et le dictionnaire. Même à l’école d’art, il n’y avait pas autant de livres qu’aujourd’hui. Claude Huart
apportait ses propres bouquins ». A Lorient puis à Paris, Noblet va en bouffer, des musées, mais aussi mettre les mains dans l’encre. Il apprend le métier d’imprimeur à l’ancienne en même temps qu’il découvre la gravure et la peinture à l’huile.
« Aujourd’hui encore je travaille de manière spontanée, intuitive. Surtout pas d’idées préconçues. Il y a des lieux qui « sonnent ». Qui sont forts, denses. J’essaye de le traduire par des couleurs fortes, sonores… Ce n’est pas technique, c’est tout sauf de la vraisemblance ! »

 

> Médiathèque de Quimperlé,
du 21 novembre au 13 février 2015.
Entrée libre.