06 Juin

L’Eldorado

Published in LES CHRONIQUES SDS

Jacqueline & Joël Jouanneau


Il l’appelle « Big », elle l’appelle « Jouanneau ». Joël et Jacqueline Jouanneau ont élu domicile depuis des années à Port-Louis. Joël a posé son ordinateur à l’étage, Jacqueline installé son atelier à côté ; Gus, le chien, navigue entre les deux. Deux artistes complices et respectueux l’un de l’autre, qui ne fourrent guère leur nez dans les affaires de l’autre. Jacqueline dit de ce qu’écrit Joël : « J’aime beaucoup les mots, j’aime leur signification. Mais par pudeur je ne vais pas trop dans les textes de Jouanneau. Ce serait comme fouiller dans un sac. Le Jouanneau que je connais me suffit, je ne veux pas trop en savoir… » Joël dit des toiles de Jacqueline : « J’aime beaucoup ce qu’elle peint. J’avais besoin de voir ses toiles sur un
chemin ».
Joël, homme de théâtre, familier d’Avignon, s’est payé le luxe en 2007 de refuser la direction du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique, pour se consacrer à l’écriture. Publié chez Actes Sud, pour lesquels il a même créé une collection, il est l’auteur d’une trentaine de textes dramatiques ou poétiques, écrits dans une langue singulière, déstructurée et séduisante. Il dit
aujourd’hui ne plus vouloir mettre en scène  – une position qu’il tient avec plus ou moins de fermeté – après presque 30 ans d’une carrière époustouflante, à monter ses textes et ceux des plus grands auteurs, une cinquantaine de pièces, qui témoignent de son goût, sincère et profond, de la langue… Strauss, Pinget, Bernhard, Beckett, Conrad, Dostoïevski, Shakespeare, Lagarce, Tarkovski, Crimp, Gracq, Ginsberg, Dickinson…

« On aime bien Kerdurand, et j’avais envie de croiser mon travail et celui de Big. On s’est dit qu’on pourrait faire une sorte de chemin, de l’Eldorado (nom de l’atelier de Jacqueline et de la compagnie de Joël, ndlr) à Kerdurand, en passant par la chapelle de la Vraie Croix. En proposant en plus des soirées où j’apporterais des mots et de la musique. »
À Kerdurand, sous les toiles de sa femme, Jouanneau fera des lectures de ses textes récents, jamais montrés, de la poésie, et Armel Veilhan se mettra au piano à ses côtés. À Port-Louis, c’est en compagnie de Pierre Durand à la guitare que Jouanneau lira du Faulkner, et avec l’altiste Cécile Grenier des poèmes de Butor. « Jacqueline n’aime pas qu’on écrive sur ses tableaux, il n’y aura donc pas de correspondances. Et pourtant, Butor a écrit des choses magnifiques sur les masques ».
Les masques, la dernière série peinte par Jacqueline, étranges visages, comme en 3D, à la fois hyperréalistes et très oniriques.

« J’avais un livre sur les tissus africains et j’ai commencé là-dessus, mais je tournais en rond. Je suis allée à la médiathèque, j’ai pris tout ce que je trouvais, c’est comme ça que j’ai commencé à faire des masques. C’est la première fois que je travaille sur des modèles, je pars toujours de l’imaginaire. » Un imaginaire curieux, vif et mobile, qui a emmené Jacqueline vers des séries très différentes, fleurs à la Twombly, animaux merveilleux, poupées punk, paysages étranges, robes repeintes et collées… Chaque série bouclée, Jacqueline passe à autre chose, elle sature vite, elle aime peindre dans un élan, s’amuser. Elle déteste refaire les mêmes choses. La constante, la couleur, qu’elle manipule et recrée avec gourmandise. Une vraie couleur, dense, joyeuse, qui renvoie à celles de la nature et aux émotions qu’elles procurent. Fortes.

 

> Du 23 juin au 20 juillet, entre Port-Louis et Riantec

Photo. Emmanuel Madec


La Galerie Tal Coat, à Hennebont, accueille le photographe lorientais Emmanuel Madec pour une exposition intitulée « Territoires sensibles ».


Il est souvent plus connu pour exposer les autres que lui même. Emmanuel Madec est directeur artistique de la Galerie Le Lieu, à Lorient, dédiée à la photographie contemporaine. Œil affuté, fin connaisseur de la photo “d’auteur”, comme on dirait cinéma d’auteur, Madec est aussi photographe, avec une patte singulière, sensible et poétique. Pour cette exposition à Tal Coat, il présente trois “chambres”, trois espaces, trois univers, trois mini-galeries, qu’il résume en trois mots “Géographie / Intime / Psychologie”. On espère qu’il ne nous en voudra pas de parler principalement de l’une des trois, celle qui nous a touchée le plus. Pourtant, sa série sur le Liban, comme un carnet de voyage où le photographe se laisse surprendre par ses découvertes, joue plaisamment avec un hors-champ qui se laisse deviner, illustrant ce qu’il appelle le “réalisme poétique”. Pourtant, sa série de portraits, réalisés avec écoliers et collégiens de Brandérion et d’Hennebont, embrasse joliment le champ du théâtre, avec des visages et des corps habités, dirigés par une consigne de metteur en scène “travailler sur des choses dont ils avaient envie de se débarrasser, se libérer, et comment le montrer”. Mais voilà, celle qui nous a emballé, c’est “Extimités”. Une définition piochée dans le domaine de la psychanalyse, à savoir : rendre visible ce qui relève de l’intime. Autrement dit, donner de soi. “C’est la partie de soi que l’on montre aux autres, le passage de la sphère privée à la sphère collective”. L’intimité de Madec, pudique, se révèle surtout dans sa lecture de ce qui l’entoure, une lecture sensible et simple du quotidien, un œil qui capture la lumière, le petit moment immobile. Un œil qui capte les matières, un sol de graviers, un morceau de tissu, et les horizons, ceux que dessinent un corps, un bras, un couvre lit. Cette intimité qu’il nous offre, c’est l’instant, là, ce tout petit moment qui a ouvert une fenêtre dans son cerveau, d’abord, puis dans son viseur, et qui fait écho dans nos inconscients, et qui semble familier et nous frappe comme un flash. Une connivence. “C’est un travail de formes, qui suggère l’intimité, et permet de partager comme un « déjà-vu”… C’est la persistance de l’instant. Un présent permanent car figé. Rien de sensationnel, rien de reconnaissable, rien de connu, et pourtant, en effet, on partage avec le photographe cette émotion de l’instant, cette lumière, là, sur l’eau brune, ce reflet sur une table, ce grain de peau, cette ligne de nuque. Une poésie sans affectation. A l’opposé de l’exhibitionnisme, cette extimité tend un fil très fin entre deux regards, celui de l’artiste et celui du spectateur. Un moment précieux qui peut avoir la grâce de survenir ou pas. Comme dans la vie.

 


> Galerie Tal-Coat, Hennebont.
Du 16 mai au 28 juin.

Coup de cœur « L’arbre en émoi »


Formidable prétexte pour explorer la charmeuse presqu’île de Rhuys, « Plages de danse » aura lieu du 28 mai au 1er juin. Quatre jours de danse dans tous les sens, pour tous les sens. Dans l’emballant programme, il a fallu choisir. Notre coup de cœur va à la Compagnie Sévaécie pour « L’arbre en émoi ».

C’est une photo qui a fait de battre notre cœur s’arrêter : la haute Séverine faite arbre, le corps comme un tronc, les membres branches, sur fond de forêt vert fluo. Sur cette photo on sent l’odeur d’humus, on entend les oiseaux chanter, on a déjà les pieds mouillés. La forêt comme on la lit chez Murakami, Tolkien ou Barjavel, Séverine Gouret l’a lue chez Paul Valéry, dans « Dialogue de l’arbre ». C’est une relation amicale, et artistique, qu’elle nourrit avec la plasticienne Irène Le Goaster, qui a emmené Séverine vers le goût des arbres. Venue du Bharata natyam, danse sacrée de l’Inde, elle en a gardé une relation particulière au vivant, qu’elle ne nomme pas forcément. « J’ai un rapport de corps-à-corps avec l’arbre. Je dois prendre le temps de faire connaissance avec lui, de le rencontrer… Et de construire un état de confiance, de conscience. Une approche respectueuse. L’arbre me nourrit, c’est un échange d’énergie, pas juste moi qui danse dessus… » Elle aime l’idée des cycles, de la construction et la déconstruction, de la croissance des arbres : « Dans le Bharata natyam, il y a cette idée de lignes, mais aussi de fluidité, de sensualité. Avec l’arbre, je travaille sur la ligne verticale, mais aussi sur les parties aériennes. Mon écriture est avant tout plastique, abstraite. Il n’y a pas de narration. Les corps résonnent avec les arbres. » Le spectacle, en pleine forêt, est une promenade en quatre stations, au cours desquelles Séverine danse et Paule Grouazel dit des extraits de ce dialogue entre un pâtre et un philosophe, à propos de leur relation à l’arbre : « La place du corps et de la voix est égale, mais j’utilise aussi le silence et la vie de la forêt. Je laisse du champ au spectateur pour se faire sa propre errance. Je donne des temps de respirations et de regards, des moments de suspension où les choses vibrent. C’est une forme de voyage contemplatif et méditatif… »

 

Le programme. http://plagesdedanse.wordpress.com/

> Mercredi 28 mai 20h30, L’Hermine : Grand Hôtel, Cie Grenade.
> 29 mai 11h & 20h30, château de Suscinio : Walking Stories, Charlotte Spencer.
15h & 19h30, Pointe de Penvins : Transports exceptionnels, Cie Beau Geste. 16h30, Saint-Armel : Spring, Cie Pied en sol. 18h30, L’Hermine : Décroire, Cie Dreamcatchers.
> 30 mai 17h & 19h30, Château de Suscinio : Contigo, Cie U Ultimo Momento. 18h, Moulin de Pen Castel : Embodied drawing, Charlotte Spencer. 20h, Bar de Rhuys, Penvins : La Paludière, Cécile Borne. 21h, Port-Navalo : Le bal des variétistes.
> 31 mai 15h, La Voilerie Danses : Ithaque, A. Van Ecloo + Dor, F. Casanave. 16h, forêt du château de Kerlévenant : L’arbre en émoi, Cie Sévaécie. 18h30, Mairie Sarzeau : Timing, Cie Eskemm. 19h, L’Hermine : Ma danse, ce héros ! Conservatoires de danse. 22h, château de Suscinio : Ma bête noire, T. Chaussebourg.
> 1er juin 11h30, Château de Suscinio : Prétexte chorégraphique, Gilschamber. 14h, Mairie Le Tour du Parc : Performance hip-hop, Cie X’trem Fusion. 15h, forêt du château Kerlévenant : L’arbre en émoi, Cie Sévaécie. 16h30, château de Suscinio : ZZZ’insectes, Cie Myriam Naisy

Une nouvelle de Laurent Gaudé à La Lucarne

Le comédien Pascal Guin et le pianiste Christofer Bjurström jouent « Dans la nuit Mozambique » à La Lucarne d’Arradon. Un récit musical qui permet d’entendre la belle langue de Laurent Gaudé, aux nouvelles duquel les deux hommes rendent hommage dans un cycle intitulé « Résonances ».

C’est un principe simplissime, mais qui fonctionne joliment, grâce à la belle osmose qui relie deux hommes qui se sont « rencontrés ». Deux artistes, l’un extraverti et fougueux, le comédien Pascal Guin, l’autre introverti et passionné, le pianiste et compositeur Christofer Bjurström. Unis par le goût du romantisme et des beaux textes, celui des émotions et des mots, ils portent à eux deux des créations hors modes, une singularité reposante, qui séduit les amateurs de littérature classique, les amoureux de la beauté du monde, les sensibles, les émotifs. La beauté, ils l’ont célébrée dans un sublime « J’ai tant aimé ce monde », d’après « Présence de la mort », de Charles-Ferdinand Ramuz, monté avec les images oniriques du plasticien d’Ez3kiel, Yann Nguema, et créé cet hiver à Guidel. Mais « Résonances », leur cycle de nouvelles, se passe de projections ou d’images, pour faire entendre Gaudé. Là encore, une rencontre avec un auteur, qui a autorisé les deux artistes à se saisir de cinq de ses nouvelles pour les donner en scène. « Dans la nuit Mozambique » est la troisième à naître, dans son intégralité et sans coupes, comme le souhaitait expressément l’auteur. Les mots de Gaudé « résonnent » en effet, dans la bouche du gourmand Guin, mais aussi dans les notes de l’inspiré Bjurström, qui improvise sur des thèmes différents, porté par les lieux qui marquent ces histoires. Guin explique : « ces nouvelles doivent pouvoir être jouées n’importe où, dans une épure totale. On a un pupitre, un texte, un piano, et on emmène les gens en voyage ! Les cinq nouvelles sont dites différemment, parce qu’elles touchent des émotions différentes, que j’essaye de transmettre. J’essaye de m’emplir de cette langue qui m’est étrangère, pour la redonner. Faire partager la passion dans laquelle je suis à la lecture du texte... » Après « Grammercy Park Hotel » et « Je finirai à terre » et avant « Le Colonel Barbaque » et « Tombeau pour Palerme » c’est une nouvelle plus douce qu’ont choisie les deux hommes. « C’est comme un fado. Ça parle d’amitié, de douceur océane et du rêve d’Afrique... Ça se passe à la fin des années 70, entre Lisbonne et le Mozambique ; des marins qui se retrouvent depuis trente ans chez un ami restaurateur et se racontent des histoires avec gourmandise. L’histoire essentielle que chacun a vécue pendant cette année. Ça parle de cuisine, de bonne chère et de bon vin ; du bonheur d’être ensemble et de partager… »

 

> Dans la nuit Mozambique, le 17 mai à 20h30 à La Lucarne, Arradon (précédé de « Avant la nuit » duos musique-comédie autour de l’amitié et de la cuisine)
> Le Colonel Barbaque, le 5 juin à 20h30 au cinéma La Bobine, Quimperlé.

21artistes, 8 lieux d’exposition, 5 villes, 1 sélection de la scène graphique d’aujourd’hui, faite par le dessinateur Muzo, un choix réjouissant, dans lequel nous avons pioché nos coups de cœur, assumés…

Olivier Besson
Un graveur magnifique. Des images nourries
d’influences multiples. Un imaginaire porté par un regard précis, curieux, et observateur. Si les gravures de Besson ne sont pas forcément très
détaillées, sa stylisation, qui va à l’essentiel, et son sens très aigu de la couleur, le rapprochent des arts décoratifs, tout en gardant une intention
narrative très lisible.
> Lire : « Du Rouge Papou au Vert de Rage, vingt histoires de couleurs » aux éditions Thierry Magnier

Pascale Boillot
Le catalogue en présente surtout les petites installations de carton peint, décors industriels imaginaires, entre les films de Jeunet et les Cités Obscures de Schuiten & Peeters. Mais ses images peintes, animaux et plantes, associées entre elles, sont au moins aussi intéressantes. Un ping-pong séduisant, accentué par un accrochage précis,
révélant les subtiles correspondances entre sujets, détails et couleurs.
> Noter : Boillot est aussi décoratrice. On lui doit les trompe-l’œil de Ladurée, rue Bonaparte, ainsi que – respect – les tableaux de « Triple agent » d’Éric Rohmer.

Collectif Fantôme
Quatre anciens des Beaux-Arts de Lorient. Corbel, Jakobek, Malette et Le Guillou sont à l’origine de Fantôme, qui édite un graphzine depuis 2010, aujourd’hui rendu au numéro 6. Images sérigraphiées se répondent ou se télescopent, dans un formidable jeu de cadavres exquis. Couleurs pastels ou fluo, superpositions ou crayonnages, obsessions personnelles ou dérapages contrôlés, une patte ultra contemporaine sans être abs(con)se, ni (con)ceptuelle.
> fantome.jealouspunkt.fr

Jean-François Martin
L’élégant de la bande. Chic, épuré, rétro, l’univers de Martin se retrouve dans la presse internationale, de XXI au Time Magazine. Un mélange qui touche à l’absurde et au surréalisme, avec des
personnages comme un hommage à Magritte, corps en costumes cintrés gris et têtes molles, c’est la série « Monsieur Mou ». Une esthétique
« Mad Men » contrebalancée par une patte
graphique très stylisée, faite de silhouettes et d’ombres, entre humour, poésie et sens.
> noir-de-mars.blogspot.fr

Placid
Le compère de Muzo, duo des années 80, figure de l’underground. Placid a publié ses dessins dans Hara-Kiri ou Métal Hurlant. Depuis quelques années, il s’adonne à la peinture « sur le motif », faite en direct, dans la rue ou les champs, au bord des routes ou au ras du quai. Résultat, de petits
instantanés presque naïfs, limite maladroits, aux couleurs acides, très fortes, à la patte franchement emballante. Les détails, ici plus rares, se font
signifiants, et le regard, plein d’une bienveillante moquerie. Placid peint la France du dimanche, celle de ses vacances, avec beaucoup de tendresse et un brin de nostalgie, à la façon de « La France de Depardon ». Sans doute les œuvres les plus touchantes de la manifestation.
> toutplacid.tumblr.com n
Isabelle Nivet


> Tous les artistes sont visibles à la Galerie du Faouëdic, à Lorient,
et le programme à retrouver sur : itinerairesgraphiques.com

« La première fois que je suis monté sur scène, je n’avais jamais vu de théâtre. La première chose que j’ai vu du théâtre, ce sont les spectateurs ».

Il était trop tentant de reprendre une aussi jolie attaque, même si on crame de facto à Frédéric Bargy la possibilité d’en faire un jour l’intro d’un futur spectacle… Mais l’interview a commencé comme ça, aux ateliers du Bout du Monde, à Lorient. Premier soleil de mars, mouettes hurlantes, chaises de récup sorties dans la cour, Bargy se confie : « Le théâtre, j’en fais. J’ai appris plus tard à en être spectateur ». Un parcours commencé à 14 ans, amateur, pro, compagnies, stages, cours, ateliers, et la rencontre avec le Bouffou, théâtre spécialisé dans la marionnette, à Hennebont. « Je suis entré au Bouffou pour une reprise de rôle, sans savoir ce qu’était la marionnette. C’était en septembre 2001. La première répétition a eu lieu le 11, et pour moi, ça a été le même choc que la chute des tours… Un bouleversement artistique. Tout mon monde a tourné. J’ai découvert tout ce qu’on pouvait dire avec une marionnette. Ce qui m’intéresse, c’est de parler de l’humain. Ce qui m’intéresse, c’est le manipulateur ! La marionnette révèle l’homme, qui est au centre de tout. La question centrale, qui guide mon travail, c’est : qu’est-ce qui fait de nous des hommes ? Qu’est-ce qui nous fait vriller de la barbarie à la civilisation, de la raison à la passion ? » En 2009, le Bouffou offre à Bargy la possibilité de créer son propre spectacle en compagnonnage. « J’avais envie d’un Shakespeare. Et de parler du racisme. Dans Othello, je lisais l’histoire d’une ascension sociale, l’histoire de la déconstruction d’un personnage. C’était évident que ça allait être une marionnette qui se décomposerait et que Iago serait le manipulateur de ça ». Bargy va passer beaucoup de temps sur le projet, qu’il prend à la racine, puisqu’il décide de monter la pièce sur sa propre traduction. « Quand je lisais le texte en anglais, j’entendais une langue incisive et brute, très “corps de garde”. Et les traductions étaient très différentes. Tout était lissé. Teinté de romantisme. Je ne retrouvais pas l’énergie des mots en anglais ». Bargy recentre l’intrigue sur la relation d’Othello avec Iago, « la fascination/ répulsion, le bourreau/la victime, le nègre et le raciste ». La pièce est un succès, mettant brillamment en abyme les interrogations de Shakespeare et celles de Bargy, offrant une relecture à la fois intellectuelle et très accessible, à la fois burlesque et tragique. Et puis Bargy se remet au travail, cette fois en écriture. « J’avais envie de parler d’Ulysse, sans savoir quoi faire. Et en lisant l’Odyssée, je me suis dit que le premier tiers, où il est question de Télémaque, petit garçon qui attendait son père, Ulysse, était moderne, et que je pouvais raccrocher le mythe à ce qu’on vit aujourd’hui, ces enfants qui attendent leur père ». Bargy avait envie d’écrire. Bargy écrit, des pages et des pages, puis coupe, taille, recoupe. Et part au plateau, chercher comment raconter ce texte avec machines et marionnettes, objets et accessoires. Là encore, le résultat fait mouche, mixant un texte fort, cri d’amour au père absent, avec des références mythologiques, raconté entre rire et poésie, en pièces de Mécano, morceaux de toile cirée et boa de plumes roses…

 

> Othello, j’aurais ta peau,
11 avril, La Lucarne, Arradon (56)
> Ulysse et fils, du 14 au 20 avril,
La Quincaillerie, Le Vieux Marché (22)
> www.lageneraleelectrique.com


Maurizio Leonardi à Quimperlé
"Naturellement, vivre"


La médiathèque de Quimperlé présente un reportage photographique de Maurizio Leonardi baptisé “Naturellement, vivre”. Des clichés de liberté, tirés d’un livre éponyme, publié en 2012 et accompagné d’un texte de l’historien Alain Le Doaré, qui racontent le quotidien du collectif “Autrement”, lieu de vie et de travail basé à Plomeur (29) au lieu-dit Beuzec.


Casquette vissée en tête, regard brillant et noir, Maurizio Leonardi force l’auditeur à la concentration. Son fort accent italien oblige à ne pas décrocher une seconde et c’est tant mieux, car l’homme parle juste et vrai. Essentiel. Leonardi raconte comment il a rencontré la trentaine de personnes qui forment le collectif Autrement, lors d’une journée du pain. “J’ai découvert un lieu de création. Et de jardinage biodynamique. Ça a résonné en moi tout de suite. Je viens d’un pays où la relation est vraie, mais cette relation à la nature, je ne l’avais vue nulle part. J’ai commencé à faire des photos sans l’idée d’en faire quelque chose. Je suis reparti à Naples, puis revenu, et je suis resté huit ans, pendant lesquels j’ai photographié le quotidien. Les familles m’accueillaient, les gens m’ont accepté comme un ami, tout s’est fait dans la simplicité”. Dans ce lieu de vie, un hectare de terre acheté sur la commune de Plomeur, il n’est pas question de communauté, mais vraiment d’un collectif “Chaque famille vit dans un habitat différent, yourtes, igloos, tipis, et tout le monde se retrouve lors de rendez-vous pour créer”. L’association, créée en 2004, a choisi ce lieu pour y développer des projets dans une démarche de respect de l’environnement et de développement des relations entre humains. Fabriquer et faire cuire le pain, cultiver un potager et un verger bio, animer des ateliers artistiques, créer une école et un cirque... Les photos de Leonardi témoignent de cette utopie réalisée : un rapport fort et vrai avec la nature, un quotidien simple et facile, des gens épanouis. Une série de 32 photos en noir et blanc, argentique, forcément. “J’ai fait le choix de photographier à des moments ressentis, des moments vibrants. Vivre cette simplicité. Au début, je photographiais juste pour garder un souvenir, une trace. Aujourd’hui je réalise que ce projet est le plus intense que j’ai vécu. Je me suis donné le temps, le temps de profiter d’être là. Le temps permet la rencontre, la relation, l’écoute. Quand on ne cherche rien, c’est là qu’on trouve.”


Autour de l’exposition, la médiathèque consacre un programme de rencontres et animations, aux utopies et au thème de vivre autrement.
Exposition, du 4 février au 29 mars,
Médiathèque de Quimperlé.
http://mediathequequimperle.blogspot.fr/


Léonor Canalès : Celle qui creuse


Avec Leonor, on se retrouve dans un bar-tabac-PMU de Guémené-sur-Scorff, où elle donne des ateliers à des collégiens. Il y a le son de la télé qui diffuse les résultats des courses, les voix d’hommes à la cinquantaine rouge et moustachue, la fumée des clopes fumées sur le pas de la porte. Et nous. Léonor, ses petits cheveux courts aplatis par son bonnet péruvien, sa bouche et ses ongles rouges, et ses drôles d’yeux noirs tout ronds.

Elle attaque très vite, professionnelle. La naissance du spectacle. Ce qui la porte, la soutient, la fait se mouvoir. Je lui mets des bâtons dans les roues, dérive, digresse, lui parle d’enfance, de légitimité. Elle s’en sort bien, résiste vaillamment, garde le fil. J’aurais envie de raconter la conversation telle quelle, rendre ses regards, dérouler sa pensée, honnête, sincère.
En 3000 signes, une galère. Il faut s’ébrouer, faire tomber les croûtes de nostalgie de ce moment à deux, le partager avec le lecteur de façon intelligible. Donner l’info. Décrire. Expliquer. Changer de ton, là, maintenant. Changer de temps. Changer de mode. Revenir à la troisième personne. Leonor Canalès Garcia.
Compagnie « À petit pas ». Un parcours qui cherche, une femme qui creuse. « Celle qui creuse » le dernier spectacle, créé en décembre, celui qui justifie cet article, cette rencontre, attendue depuis longtemps, depuis « Amour à mère » voyage sensible de mère en femme, première découverte d’un langage singulier. Six spectacles ont jalonné le parcours de Leonor jusqu’à aujourd’hui, un temps durant lequel son écriture s’est installée, à force de simplicité. « J’écris depuis longtemps mais je ne me suis jamais permis de me définir comme auteur ». Auteur, elle l’est pourtant, doublement. Dans les mots, qui coulent avec simplicité comme un chemin de Poucet, petits galets ronds et polis, sucés et recrachés comme des noyaux de cerise, négligemment, par-dessus l’épaule. Sur scène aussi, avec des formes uniques, entre théâtre d’objets et marionnettes, entre masques et théâtre tout court. Dans « Celle qui creuse », deux personnages se partagent le plateau, une femme « Elle ne sait pas où elle est, c’est un espace étrange et beau, un no man’s land. C’est le lieu de la mémoire. Un univers proche de celui de Gabriel Garcia Marquez, du réalisme magique. Le quotidien qui glisse » et un homme « Il apparaît comme un fantôme, ou un magicien. Il écoute, aide à faire émerger les choses, à comprendre ce qui n’a pas été dit, les blessures des générations précédentes ». Enfance, héritage, hérédité, histoire familiale… L’identité au cœur d’une réflexion : « Celle qui creuse doit trouver réponse à qui elle est. Naître à elle-même. Perdue, elle doit trouver des réponses pour s’apaiser, et continuer à avancer. Elle rencontre différents personnages, et c’est comme une promenade, des rendez-vous avec un amoureux, un père, des frères, des sœurs, et à chaque fois c’est un nœud différent qui se défait. Ce qui m’intéresse, c’est de trouver le nœud où tout le monde peut se reconnaître ». Comment on devient adulte en se réconciliant avec soi-même, avec l’enfant que l’on a été, avec nos ancêtres, avec les autres, nos autres… «Je n’ai pas de message ou de concept à faire passer. J’ai juste le désir de partager un état. »  

 

Un spectacle à voir le 18 mars au Festival Méliscènes (Auray), le 10 avril au Strapontin (Pont-Scorff) ou le 25 avril à Marionnet’ici (Binic).

04 Fév

Eloi

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Un album de Grouazel et Locard

Vient de sortir chez Actes Sud – L’An 2, « Eloi », l’album de deux Morbihannais, Florent Grouazel et Younn Locard. Un récit de voyage déchirant, plus noir que blanc.

C’est une histoire qui fait serrer les poings, crisser les dents, bouillir le sang. Une histoire qui donne envie de se lever, derrière Bob Marley et Jean-Paul Sartre, comme dans « La vie d’Adèle », le dernier Kechiche. Une histoire qui donne envie de se tenir debout contre l’ignorance, l’obscurantisme, l’oppression. Une histoire qui dit l’intemporelle suffisance de l’homme à affirmer sans preuves, à se penser supérieur à de prétendues races.
En 1842, la frégate La Renommée quitte la Nouvelle-Calédonie pour rentrer en France. À son bord, un équipage que l’on apprend à connaître durant cette longue traversée (222 pages). Des personnalités qui se révèlent au fur et à mesure du voyage et au contact d’un passager supplémentaire, un jeune Kanak, prélevé à son milieu d’origine comme un échantillon, par le naturaliste Pierre Delaunay. Baptisé à bord du nom d’Eloi, le jeune homme subit tout ce que l’ignorance, la bêtise, la méconnaissance et le mépris de la différence peuvent inspirer à l’homme. Eloi ne parle pas le français, il est donc stupide. Eloi ne sait pas manger avec une fourchette, il est donc arriéré. Eloi refuse la hiérarchie et l’autorité, il est donc une bête féroce. Eloi vit nu, il se vautre donc dans le péché. Eloi vient d’une société avec des codes différents, il est donc ignorant. Un sujet d’étude fascinant pour le naturaliste Delaunay, certain que « c’est par la phrénologie que nous ferons éclater au grand jour la différence fondamentale qui nous sépare des primitifs, celle qui les a empêchés de développer le sentiment moral et nous a permis, à nous, de nous extraire du règne animal pour bâtir la civilisation ». Dans les discussions des trois principaux personnages s’affrontent trois personnalités contrastées, trois esprits qui conjecturent autour d’un homme comme autour d’une nouvelle espèce animale. L’aristocrate, capitaine du bateau, sans cesse tiraillé entre les arguments des membres de l’équipage, attaché à des valeurs de classe. L’homme d’église, le plus humain, le plus compassionnel, et finalement le plus réfléchi, malgré ses angles de vue sous le prisme de la religion. Et le scientifique, qu’on pense de prime abord ouvert et progressiste, et se révèle le plus monstrueux de tous. Finement dialogué, le texte montre une solide documentation de la part des auteurs, qui nous plongent dans les conversations aussi efficacement que des dialoguistes de cinéma. Sans jamais donner de leçons, ni sombrer dans le manichéisme, ils nous amènent à réfléchir sur notre nature profonde, à réaliser que chaque être humain est multiple et la pensée complexe et volatile. Tout aussi subtiles, les expressions et les attitudes données aux personnages témoignent d’un sens aigu de l’observation, dans les regards, notamment, qui sont rendus avec beaucoup de véracité. Privilégiant les détails, le dessin est volontairement désesthétisé à la manière d’un roman graphique, sans chercher les effets, comme un plan fixe, presque documentaire. Seul gimmick esthétique, le choix de trois couleurs, noir, blanc et gris, avec des noirs parfois aussi sombres que l’intrigue, des blancs qui raniment l’espoir et des gris qui tempèrent le propos.

Un road movie sur le sens de la vie

Il y a un jour ce type aux lacets rouges qui rentre dans un atelier du port de Lorient.
Il y a là-bas cette fille qui peint des choses qu’elle voit dans sa tête. Il y a plus loin un mec qui gratte une Gibson avec des airs de dur. Le type aux lacets, il est comédien. La fille, elle rêve à ses couleurs derrière sa vitrine. Le zicos il joue en tournée, des trucs un peu rentre-dedans. Le comédien, il a vu les tableaux de la fille. Il a vu la robe jaune, le cheval rouge dans les arbres, les anges et les lapins. Il a vu le vert acide, le bleu électrique, le rouge vermillon, le jaune citron, le rose qui claque. Il a poussé la porte et elle était assise dans un fauteuil en osier. Il a dit « J’aime beaucoup ce que vous faites ». Alors ils ont imaginé des cubes, avec des dessins sur toutes les faces, comme ceux des enfants d’avant Fisher-Price. La peintre, elle s’est mis une fleur rouge dans les cheveux, elle a enfilé une salopette et une paire de baskets, le comédien il s’est passé un sweat à capuche par-dessus tête, et le zicos il a souri. Tous les trois ils se sont enfermés dans un petit théâtre, ils ont beaucoup réfléchi, et ils ont décidé de raconter l’histoire d’un petit garçon. Comme ils aiment bien le rouge et les jeux de mots, ils l’ont appelé le petit Phil rouge. Ils ont écrit son feuilleton en vers de mirliton, rimes de frime, poésie poil au zizi.

Cube Story
Il est pas grand, le petit Phil. Il est dans sa chambre, il joue avec de tout petits cubes noirs, inanimés, un peu tristouilles. Comme souvent, tout part de là : de Peter Pan à Little Nemo, de E.T. à Toy Story, les chambres d’enfants ont des connexions magiques avec des mondes où il y a tout à apprendre. Le petit garçon de notre histoire, moderne Alice, ne tombe pas dans un terrier, et sans même manger de champignon, ses cubes deviennent tout à coup très grands ; apparaît la fille à la fleur rouge, et le mec à la Gibson. Phil rencontre un lapin forcément pressé, une biquette un peu simplette, un roi fatalement fou, un ogre qui pète et, et, et… une amoureuse piquée de poésie. Sur les cubes, dans son dos, sous son nez, sur sa tête, surgissent des images de gouache, des forêts de couleur, des silhouettes de craies, que la fille en salopette fait apparaître sous ses pas, pour qu’il puisse avancer sur la route de la vie. Comme dans tous les bons road movies, d’Easy Rider au Corniaud, de Thelma & Louise à Paris Texas, la route et les rencontres sont porteuses de leçons. Les aventures vécues, les expériences tentées et les paroles entendues nous changent à jamais. D’avantage Little Miss Sunshine qu’Into the wild, le petit Phil rouge va grandir de la rencontre, de la découverte d’autres visions de la vie, au son d’une guitare qui fait entendre la poussière du voyage et souffler le vent de l’aventure. Au bout de la route, il y aura juste lui. Un homme.

 

La fille qui peint / La fille en salopette : Catherine Pouplain
Le type aux lacets rouges / Le petit Phil : Jean Quiclet
Le mec aux airs de dur / Le zicos qui sourit : Stéphane Le Tallec

> La Balise, Lorient, 25, 26 & 27 février.
La Marelle, Scaër, 6 mars.
Carré d’Arts, Elven, 28 mars.


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