04 Fév

Secret

Published in LES CHRONIQUES SDS

Tournée Johann Le Guillerm

Il y a le prof qui vous a donné envie de faire ce métier. Le tableau qui vous a fait aimer la peinture. Le film qui vous a bouleversé. Le doc qui a déclenché votre engagement. Le riff de guitare qui a décidé de votre avenir. Il y a « Secret ». Le spectacle d’une vie. Celle de Johann Le Guillerm, et la vôtre.

Il y a un avant et un après. Pourquoi ? Parce qu’après avoir vu « Secret », vous allez devenir très exigeant. Intelligence, recherche, équilibre. Plus cette petite chose essentielle : Le Guillerm crée POUR un public. Pas pour plaire, céder à des injonctions de mode ou d’accessibilité, mais parce que le spectacle vivant est un échange, un don, un cadeau. Et que tout est fait autour de « Secret » pour que cette rencontre soit exceptionnelle et inoubliable, même si cette phrase ressemble terriblement à un catalogue de Center Parcs. D’abord l’accès : Cirque ici, la compagnie de Le Guillerm, s’installe sur des sites généralement pas trop pourris. Des lieux de patrimoine, chargés, charmants, poétiques, mystérieux, étranges. Quand c’est possible. Ensuite le chapiteau. C’est un chapiteau. Donc normalement, on craque. Parce qu’un chapiteau dans un endroit de charme, si, comme lui, on ne l’entoure pas de parcs à lamas ni d’affiches jaunes et rouges, ça peut vite prendre des allures de moment magique à la Grand Meaulnes, même si cette phrase ressemble terriblement à un catalogue de wedding-planner. Sous le chapiteau vert, il y a des petites tables et des chaises de square et l’attente commence, ce qui vous met dans un autre état qu’un hall de salle des fêtes. Et puis vous allez entrer au centre du chapiteau, c’est un peu sombre, c’est pas très grand, il y a une petite piste circulaire au centre et des bancs inconfortables tout autour. Et là, normalement, ça va être le choc, Le Guillerm va arriver. Là, c’est le moment où il faut arrêter de raconter, de décrire. On peut dire que ce n’est pas du cirque, dans le sens où l’on n’y trouve aucun des numéros habituels, mât chinois, fil de fer ou trapèze. On peut dire que c’est du cirque parce que c’est sous chapiteau, que les numéros se succèdent, que ce sont des prouesses, qu’il y est question d’équilibre. Aucun code du cirque, aucun clin d’œil au cirque, ni même au spectacle vivant en général. Aucun rapport, aucune filiation, aucune ressemblance, même avec ceux qui font comme lui œuvre de poésie, le Cirque Invisible, Plume, James Thiérrée, pas plus qu’avec ses collaborations de jeunesse, Archaos ou Dromesko… Tous les programmes de salles vous le diront : Le Guillerm est un sorcier, un savant fou, un
inventeur, qui passe son temps à chercher, notamment en labo, au Parc de la Villette, où il sera longtemps artiste associé. Il conçoit des objets, imagine des manipulations avec des objets, travaille sur l’équilibre, le mouvement, entre science et poésie, entre performance et magie. Peut-être est-ce cette rigueur, cette aridité scientifique, qui bloque toute mièvrerie circassienne, qui empêche toute comparaison. Peut-être est-ce aussi l’extraordinaire personnage que compose Le Guillerm, avec ses yeux glacier, sa natte Dothraki et ses poulaines d’acier… Depuis la création de « Secret » en 2003, Le Guillerm poursuit sa recherche et affirme : « je ne fais plus de nouveaux spectacles, je continue… ». Spectacle d’une vie, on avait dit.

 

> À Quimper, avec le Théâtre de Cornouaille, sous chapiteau chauffé, rue de Kermoguer. Les 7, 8, 11 et 12 février à 20h.
De 9€ à 25€. 02 98 55 98 55.
www.theatre-cornouaille.fr


> À Vannes, avec le Théâtre Anne
de Bretagne, sous chapiteau chauffé.
Les 20, 21, 22, 23 février à 20h30.
De 4€ à 28 €. 02 97 01 62 00.
www.theatre-tab-vannes.com


>> Dimanche 23 février à 18h : transport en car depuis le Théâtre du Blavet, à Inzinzac- Lochrist, pour le Théâtre Anne de Bretagne à Vannes.
De 25,50€ à 35,50€, transport compris.
02 97 85 31 00. www.triotheatre.com

Rire au féminin


On dit qu’en la matière, chacun doit trouver son clown. Que chacun doit chercher en soi ce qui va faire rire. Que ce sont nos tics, nos particularités, nos démarches, nos obsessions, qui, passés sous la loupe du clown, vont faire rire. Avec « Clowns pas clones », les salles du Strapontin et de Trio…s s’associent pour un temps fort autour du nez rouge, et accueillent les deux grandes du moment, Emma et Arletti.


Emma mort, même pas peur
Le nouveau spectacle d’Emma la clown, dans le civil Merriem Menant. Chemise bleue de l’armée de l’Air, cravate indescriptible, jupe de dame patronnesse, chapeau défoncé, nez de clown abominable comme un nez d’alcoolique, Merriem est l’antithèse de son clown, physiquement parlant. Côté personnalité, même si la causticité de son personnage fait clash avec sa douceur dans la vie, les deux se rejoignent, passionnées par la psychologie, la psychanalyse, et la compréhension de l’âme humaine en général. Pour ce spectacle tout neuf, Emma s’attaque à désacraliser la mort, l’apprivoiser par le rire pour en avoir moins peur, comme elle le dit dans sa lettre au spectateur : « Je sais pas si tu te rends compte que tu vas mourir. En fait, c’est la seule chose dans ton existence que tu peux être sûr (…) Alors moi je te propose de te montrer comment ça se passe et de tout t’expliquer, le corps, l’âme, et tout le tintouin. Pour te rassurer quoi. Et être content de mourir. Et de vivre en fait ».
> Vendredi 7 février, 20h30. Théâtre du Blavet, Inzinzac-Lochrist. De 7€ à 14 €.
02 97 85 31 00 www.triotheatre.com


La conférence 2 l’amour
En avant-première avant les séances parisiennes Salle Gaveau en mars. Deuxième et nouvelle conférence de Catherine Dolto et Emma la clown. Après l’énorme succès de leur première collaboration, « La conférence », autour de la naissance, ce duo très détonnant rempile. C’est cette fois la question de l’amour que les deux femmes vont aborder. Chacune avec leur langage, certes, mais pas de pré carré. L’humour est partagé, et le sérieux aussi. Emma, à grands coups de godillots dans la fourmilière, coupe la parole, balance, dit des trucs, comme toujours, pas si cons que ça, et Catherine, avec sérieux et professionnalisme, rectifie, mais peut aussi être très drôle. Bien huilée, la relation fonctionne à bloc, et permet d’apprendre des choses tout en se marrant franchement.
> Samedi 8 février, 20h30. CC Hennebont.
De 7€ à 14 €. 02 97 36 17 30
www.triotheatre.com


Le 6e jour
Pour certains, c’est la plus grande, même si moins médiatique qu’Emma. Catherine Germain est la clown Arletti, cabotine, chieuse, mais aussi très poétique. Un parcours de clown et de théâtre, en compagnie de musiciens, de danseurs, un travail de recherche de longue haleine sur le clown et le masque, et un compagnonnage au long cours avec l’auteur et metteur en scène François Cervantès, font de Catherine Germain une artiste d’une grande richesse et d’une grande finesse. Dans « Le 6e jour », un ange vole le cartable d’un homme endormi au pied d’un arbre, et le remplace dans la conférence qu’il doit donner, sur le thème de la création du monde… En quelques mélanges de notes, l’exposé part en vrille et la Genèse se réécrit avec loufoquerie et poésie…
> Mardi 11 février, 20h30. Strapontin, Pont-Scorff.
De 7€ à 14 €. 02 97 32 63 91
www.lestrapontin.fr

Lorient consacre l’intégralité des murs de la Galerie du Faouëdic au peintre Ricardo Cavallo et ses immenses panoramiques composés de petits carrés. Une vision fragmentée du paysage, aux couleurs inattendues, acides comme des fruits verts.

C’est un drôle de personnage, les cheveux coupés au carré, encadrant le visage comme une toile de tente, boucles grisonnantes sur un profil mat très dessiné, aux lèvres de statue Maya. L’accent de Buenos Aires, où il est né, vient encore aplatir certains mots et en faire rouler d’autres, donnant une musicalité charmante à ses phrases, qui montent et descendent comme des montagnes russes, au gré d’une pensée agile, aussi imaginative que conceptuelle. Se pliant volontiers à l’exercice de l’interview, Cavallo caracole avec une pensée qui effraie de prime abord, pour se révéler limpide, d’autant plus que l’homme vérifie toujours dans les yeux de son interlocuteur s’il ne s’est pas perdu en route. « La peinture est pour moi comme un besoin profond de construire. Un besoin vital, comme une respiration. Pour moi, c’est une chose à transmettre, une joie, une plénitude. Comme une lanterne magique ». Au premier étage de la galerie, Cavallo a accepté de montrer des images dont il ne parle habituellement pas, une grande série de dessins oniriques. Comme il noterait au réveil ses rêves nocturnes, Cavallo peint le matin ses songes de la nuit. Ses rêves, il les recroise régulièrement dans la réalité : « Il y a tout le temps épiphanie (du grec epiphania “choses qui apparaissent”) dans mon quotidien. Je reconnais mes rêves et je les retrouve. Ça me rend très heureux ». Lorsque l’on redescend l’escalier, on passe de l’imaginaire, que Cavallo appelle « métaréalité », à la réalité, ses paysages peints « sur le motif », c’est-à-dire sur place, au contact du réel. « Travailler sur le ciel, sur la course du soleil, est quelque chose qui me fascine ». Ses panoramiques sont réalisés morceaux par morceaux, carrés de bois de 30 x 30, une technique imaginée à ses débuts, lorsqu’il n’avait pas assez de place dans son atelier parisien. Ces premières œuvres ressemblent un peu à Perec et sa « Tentative d’épuisement d’un lieu parisien » : l’inventaire précis d’un coin de rue vu de sa fenêtre, découpé en carrés qui se raccordent les uns aux autres malgré leurs différences. Un morceau de toit gris du soir, un autre presque jaune car du matin, une gouttière qui se raccorde mal car dessinée depuis un angle différent, un régal pour l’œil qui reconstitue la réalité malgré tout, Paris sous la pluie, Paris au printemps, la course du temps en une seule toile. « L’art donne un sens à la vie. Plus on vieillit plus on approche de sa quête, plus on se densifie. C’est notre revanche contre le néant ». En vieillissant, Cavallo a continué sa fragmentation d’images, traversant la lande bretonne, son barda sous le bras, pour peindre sans relâche les falaises de Saint-Jean-du-doigt, carré par carré, jour après jour, jusqu’à quatre ans sur certaines toiles. Ces immenses paysages, prenant jusqu’à un mur entier, envahissent la galerie et explosent de couleurs vives, acidulées comme des confettis de carnaval, d’une vérité et d’une force étonnantes, qui, quoi qu’on fasse et quoi qu’on pense, nous embarquent là-bas, assis à côté d’un peintre sur les rochers, face à la mer…

> Galerie du Faouëdic,
bd du Général Leclerc, Lorient.
Ouvert du mercredi au dimanche
de 14h à 19h. Entrée libre.

He’s back. « Faire le Gilles » saison 2, c’est en janvier au Théâtre de Lorient, et c’est le bonheur. On vous explique pourquoi.


La scène se passe dans un studio. Plateau éclairé par les lumières de service, trois séries de néons blancs. Sol nu, noir. Série de chaises pliantes bleues alignées au fond de la pièce. Bord plateau, à environ deux mètres de la première ligne de chaises, une chaise pliante bleue. Debout dans l’entrée, un homme regarde les spectateurs s’installer. Veste de tweed gris, jean et chaussures anglaises noires, un peu fatiguées mais propres et bien cirées. Quand tout le monde est assis, il vient rejoindre sa chaise, s’assoit, fixe une paire de petits écouteurs noirs dans ses oreilles.

Et la voix de Deleuze traverse l’espace
Pardieu, comment est-ce possible ? Il est mort depuis presque dix ans… Pourtant nous le voyons, dans cet homme qui n’est pas lui et ne lui ressemble pas, dont la voix ne ressemble pas à la sienne. Pourtant nous l’entendons, mot pour mot, avec les flux et reflux caractéristiques de sa musique vocale, dans ses toux grasses de fumeur et ses épuisements respiratoires. Dans les inflexions et silences de la pensée, qui vérifie ou convainc. Dans les répétitions, dans ses boucles de pensée par cercles concentriques, qui tournent autour de la question comme un chien de berger autour d’un troupeau. Des démonstrations brillantes comme des diamants, énoncées en termes simples, que l’on peut réécouter sur le site de Paris-VIII, « La voix de Gilles Deleuze en ligne ». Deleuze, philosophe majeur du XXe siècle, a été aussi l’un des plus séduisants, par un flux de pensée imaginatif et imagé, mais aussi par sa formidable capacité à transmettre et à convaincre. Ses cours à l’université ont attiré pendant des années non seulement les étudiants, mais aussi un public venu de toutes parts, presqu’un spectacle, sans pour autant transiger sur la rigueur de ses raisonnements. Ce sont ces cours que Robert Cantarella se colle dans l’oreille, littéralement. Des cours auxquels il (se) colle si étroitement qu’il semble que le son qui lui parvient par les oreillettes de plastique, ressort directement par sa bouche. Une osmose post-mortem fascinante, qui relie un comédien et un philosophe par la voix et infuse, par réaction, le corps, qui lance une main, penche la tête, plie un genou, se met debout.


Et nous, alors ?
Le spectateur, lui, est face à Gibert Cantareleuze, être hybride, marionnette humaine, philosophe
téléguidé, conférencier perroquet, penseur envoûté, comédien habité. Tout près parfois, les yeux dans les yeux, la pensée s’affole : « Vais-je suivre ce cours sans décrocher ? Vais-je comprendre ? Ne vais-je point m’ennuyer ? ». Le corps s’inquiète :
« Vais-je tenir deux heures sur cette chaise inconfortable ? Où poser mon regard ? » Et puis le corps trouve à se gérer, à gérer le temps, gérer les crampes, gérer le regard. Un coup sur les chaussures anglaises, un coup les yeux dans les yeux, allez, c’est pas désagréable, ils sont si bleus, et puis un coup sur soi, le bout des doigts, une mèche de cheveux. Et la pensée de Deleuze, pendant ce temps, s’insinue en soi. Les concepts, peu familiers au début, deviennent simples. Le sens apparaît. La lumière s’allume.

 


> Du 27 au 31 janvier.
www.letheatredelorient.fr

Danse

La nouvelle création du collectif LE PÔLE verra le jour le 18 janvier à L’Hermine, Scène Territoriale Danse, à Sarzeau.

Lorient, décembre 2013. On retrouve Léonard dans un café, par un après-midi pluvieux, après avoir croisé Katell sous une bourrasque de vent. Ce matin, alors que le fichier « ELM » s’affiche à l’écran, une pastille rouge apparaît pour signaler un mail. Léonard souhaite rajouter quelques éléments à notre conversation :
« Je crois que ELM nous interroge sur l’acte même de danser. Que toutes les danses y ont leur place, les plus séduisantes (spectaculaires) comme les plus moches (froides) (…) Que (si) la chorégraphie est de Léonard Rainis, cette pièce est créée avec la collaboration de Katell Hartereau, et avec les danseurs Yannick Hugron, Joachim Maudet et Marie Rual. Ce point est très important car il précise une intention qui nous est chère depuis le départ, une démarche collective, et il singularise de ce fait le collectif d’une autre compagnie plus classique gérée par “une tête” ». ELM, dont nous avons vu un filage, est une drôle de proposition, dont on balance à expliquer les chemins, tellement le résultat, singulier, mériterait presque qu’ils restent mystérieux… Pourtant c’est dans sa genèse que l’on trouve comment parler de cette pièce axée d’abord sur la recherche, qui ne « raconte » rien, ni « parle » de rien. Doit-on en donner les clefs, alors ? Donner les pistes de travail qu’a utilisées Rainis pour impulser ses danseurs. « Ce qui m’intéresse ici c’est le MOUVEMENT, sa construction, ses principes. Les fondamentaux de la danse. Je ne pars pas d’une écriture. Je voulais voir ce qu’un chorégraphe peut faire, en n’utilisant que le corps. Comment visiter toutes les danses, depuis le classique en passant par le mime, sans jamais rien s’interdire. Aux danseurs de revisiter tout ce qu’ils ont fait. Trouver ce qui leur en reste. Trouver la sensation de cet apprentissage ». Pour faire émerger cette matière, Rainis a enfermé ses danseurs en studio et les a fait improviser pendant des heures (un solo chacun, puis un trio) d’après des consignes contradictoires comme « vitesse et lenteur » ou « regarder sans regarder ». À la recherche du mythique lâcher-prise : « Il fallait qu’ils ne se censurent pas, qu’ils laissent faire leur imaginaire ». Une écriture personnelle, non reproductible telle quelle, mais qui sert de base sur scène à la composition instantanée, forme d’improvisation, au sein d’un canevas précis en termes d’énergie, de durée, de rythme, de dynamique… « Un tout petit geste est autant valable qu’une pirouette maîtrisée. Je voulais trouver comment une recherche axée sur le corps et le mouvement pur, peut faire émerger des formes nouvelles. Je voulais tous les possibles, mais avec quelques interdits : pas de texte, pas de violence, pas de choses trop intimes ». Au final, des solos comme des « catalogues » de mouvements, où le spectateur doit faire des choix sans cesse. Interpréter ou pas, scénariser ou pas, se focaliser sur le visage, les mains ou le mouvement, décoder le processus de création ou pas… Un léger inconfort du spectateur voulu par le chorégraphe : « Que ce soit dans la danse, dans la lumière ou le son, sur lequel travaille Nicolas Bazoge, j’ai choisi de ne rien systématiser, pour que personne ne puisse s’installer dans quelque chose. Placer les danseurs et le public dans le “c’est ça et c’est pas ça”. Être en sécurité et en danger à la fois ». Citant une phrase du philosophe Stéphane Lupasco : « Qui maîtrise la contradiction, maîtrise le monde ». 

> LʼHermine, Sarzeau, 18 janvier.
Mac Orlan, Brest, 15 février.
TAB, Vannes, 18 mars
> Contact : http://lepolecollectifdartist.wordpress.com/

A Quimperlé, le cinéma ne ressemble pas aux cauchemardesques multiplexes péri-urbains. A la place des blockbusters et du popcorn, des «vrais» films et des docs, projetés dans une salle de centre ville, planquée derrière les ruines d’une église du XVIe siècle…

 

Pas de parkings géants, pas de façades en tôle, pas d’échangeurs à trois voies, pour aller au ciné à Quimperlé. En revanche, une rue pavée, des maisons médiévales, une série de pubs à l’irlandaise, et des burgers d’enfer, juste à l’entrée. L’Eden, exploité jusque dans les années 90, a été vendu à la ville de Quimperlé et réouvert en 2002 sous le nom La Bobine. La moitié des séances programmées y est constituée de films d’Art et d’essai, choisis par l’association Chlorofilm, créée en 1991. Une poignée de passionnés – des cinéphiles, mais pas des professionnels – qui programment trois séances par semaine, avec – c’est suffisamment rare aujourd’hui pour le mentionner – toujours un court métrage en première partie. Près de 150 adhérents, et un noyau dur d’une dizaine de personnes, qui se réunissent une fois par mois pour sélectionner les films et défendre leurs choix. Un cinéma d’auteur, allant des jeunes pousses au «grand cinéma» : en octobre, se partageaient l’affiche un Woody Allen «Blue Jasmine», la palme d’or 2013 de Cannes « La vie d’Adèle » d’Abdellatif Kechiche, «Grigris» drame franco-tchadien de Mahamat Saleh Haroun, «Alabama Monroe» film belge de Félix Van Groeningen, mais aussi la version 2013 restaurée d’un film de 1980 « Heaven’s Gate » de Michael Cimino. Films de répertoire – permettant de revoir des films anciens – et films récents, sont sélectionnés sur les mêmes critères : pas de pur divertissement à gros budget, passant déjà dans le circuit commercial ; tous les films étrangers en VO sous-titrée ; une vision d’auteur ; un regard faisant évoluer le cinéma et les mentalités ; une portée sociologique ou politique. Avec le souci de faire découvrir un cinéma d’ailleurs, Mexique, Argentine, Corée, Chine, Japon, des films qu’on ne voit pas dans le circuit classique, mais aussi proposer des animations autour du cinéma, ciné-concerts, rencontres avec des réalisateurs... Ou encore – et c’est là une initiative de La Bobine – «Les jeudis voyageurs» soirées de découverte d’un pays via les photos ou vidéos d’un voyageur.

Cinéphiles et Cinéphare
La sélection est faite en allant voir les films en avant-première ou dans les festivals, à La Rochelle, Nantes, Dinard, Paris ou Cannes, mais aussi grâce à «Cinéphare», réseau d’Art et d’essai permettant de voir, avant le grand public, les films de demain. Les soirs de projection, chaque film est présenté par Chlorofilm, un temps de partage pour ses passionnés, qui se retrouvent généralement à la sortie pour des discussions parfois agitées avec les habitués. Si on rajoute que les tarifs sont inférieurs de 30 % à ceux des multiplexes, rien à envier, finalement, aux cinémas Utopia, dont trop peu de villes sont dotées en France…

 

> Le cinéma : La Bobine,
18 rue Brémond-d’Ars. Plein tarif 6,70 €, tarif réduit 4,40 €. Tél. 02.98.96.04.57. www.quimperle.com
> L’association: http://chlorofilm.blog4ever.com
> Les burgers d’enfer :
Faim 2 loup, 18 bis, rue Brémond-d’Ars. www.faim2loup.fr.

Antoine Guilloppé expose à Vannes


Vannes met à l’honneur le dessinateur Antoine Guilloppé, dans une série d’évènements autour de l’exposition «Dentelles de papier». À Sorties de Secours, nous, on a craqué sur ses livres découpés, subtils moucharabiehs de papier. Une belle rencontre…

Voilà, on l’a entre les mains. Un grand livre noir mat, la couverture griffée de palmes noires, s’écartant à peine pour laisser entrevoir l’œil d’un félin, comme une émeraude. On l’ouvre, en déployant les pages comme on écarterait lianes ou branchages. On marche dedans,
accompagné par une colonie de fourmis rouges, une silhouette de papillon, un vol de libellules… On hésite. Les découpes sont si fines… Mais l’envie de progresser dans la jungle est la plus forte… Ici une toile d’araignée comme une dentelle, là les cimes des palmiers se rejoignent pour former des étoiles. Ombres chinoises, silhouettes noires. Jusqu’à l’irruption d’un bec jaune de Toucan, et puis, tapi derrière les palmes, le tigre…

Le dernier album d’Antoine Guilloppé s’appelle «Ma jungle». Quasi sans texte, ses images, découpées au laser, font appel à l’imaginaire. Cadrages serrés, détails, pouvoir d’évocation, sa jungle n’est pas réaliste, puisque construite uniquement en silhouettes, mais dans l’histoire que l’on se raconte, on s’entend respirer fort, on sent la sueur couler, le cœur battre à l’approche de ces animaux sauvages. Le «ma» de «Ma jungle», c’est celui de Guilloppé, mais aussi le nôtre. Un support idéal au rêve, mais aussi une manière de parler de la nature : «Le monde animal, j’adore ça. Je suis un mordu de doc animalier. J’avais envie de parler de l’humain face à la nature. De proposer aux enfants un jeu de cache-cache. Leur apprendre à observer. En les tirant vers le haut». Destinés aux enfants, les albums de Guilloppé sont aussi d’extraordinaires ouvrages d’art pour les adultes, qui s’émerveilleront de la délicatesse des découpes : «Je travaille pour les enfants. Le grand format est fait pour être utilisé, il faut que le papier tienne. Avec le découpage, il faut penser aux attaches au bord des feuilles, et penser le fragile au centre, pour qu’il soit protégé». C’est avec «Loup noir» dessiné à l’encre de chine, en 2004, que Guilloppé ressent pour la première fois l’envie de découper ses motifs «mais la technique n’existait pas. Les livres à trous étaient faits à l’emporte-pièce, et mes dessins étaient trop fins pour ça. Ils auraient été déchirés. J’ai continué avec le dessin, et en 2009, en discutant avec une éditrice, j’ai découvert que c’était devenu possible, avec le laser. On a fait un essai – on imprime d’abord le livre, puis le laser le découpe – et j’ai été bluffé par la précision des détails. Je me suis dit que cette machine allait faire tout ce que je voulais, et que ça allait devenir un jouet formidable !». Dont acte.

Une exposition, des ateliers, des rencontres…


> Exposition Dentelles de papier.
7 nov-12 déc. Médiathèque Vannes.
> Rencontre. 23 novembre, 15h.
Médiathèque de Vannes.
> Atelier avec A. Guilloppé. 20 novembre, 14h30. Médiathèque Vannes.
> Akiko, spectacle, Cie Les Trigonelles, d’après A. Guilloppé. 13 novembre à 15h30 à L’Estran, Le Hezo. 02 97 26 44 87.
> Atelier théâtre de papier avec Les
Trigonelles, autour d’Akiko.
13 novembre à 10h à L’Estran, Le Hezo.
> Atelier théâtre d’ombres avec la Cie
du Roi Zizo. 8 novembre à 14h à la
médiathèque de Kercado (02 97 62 69 20) et 27 novembre à 14h à la médiathèque
de Ménimur (02 97 62 68 20).
>> Tout est gratuit ! Tél. 02 97 01 62 69


Il était une fois une compagnie qui s’appelait La Compagnie du Couteau Suisse. Et dans cette compagnie il y avait un groupe de rock qui s’appelait Soul Béton. Soul Béton avait décidé de faire un spectacle pour les enfants mais pas que.

Le spectacle, ils l’appelleraient «Panique au Bois Béton», et ça serait comme un vrai concert.
Dedans, il y aurait un chanteur, qui s’appellerait Monkey B, parce que quand il était plus jeune il avait eu un autre groupe de rock où il était question d’un grand singe sauvage appelé King-Kong.
Monkey B, qui s’appelait en vrai Sylvain Le Houëdec, mais que certains ménestrels surnommaient Brings, avait rencontré, dans un coquetel, un
troubadour nommé Fanch Jouannic, qui jouait de plein d’instruments bizarres, et qui, en compagnie d’un autre troubadour, Gus Le Naviel, avait parcouru le pays de Lorient sous l’identité de «Mecaphone», bien qu’aucun des deux ne l’ait été (aphone). Dans «Panique au Bois Béton», Monkey B serait donc Monkey B, chanteur pas aphone, et Fanch Jouannic serait «La Bricole», on se demande bien pourquoi. Et il y aurait aussi le chat Pull-Over, qui comme tous les chats, passerait son temps à se faire la malle. Le début de l’histoire, ce serait justement ça, que Pull-Over il se perd dans la forêt de Bois Béton et se retrouve de l’autre côté du périph, comme Pinouille, le lapin du Père Noël est une ordure. En cherchant Pull-Over, les deux héros rencontreraient plein de personnages rigolos, comme Mémé Vision, l’Homme aux mille verrous, Isis le chien funky, ou les Fils du hall. Cette histoire, ils la chanteraient et la joueraient, avec tout plein d’instruments marrants, un hélicon, une guitarélectriquededingue, un ukulélé, un toy-piano et un trombone. Et la musique, elle serait rudement dansante, entre le funk, le ragga et le hip-hop, pour faire danser les spectateurs de la cour, qui seraient debout, comme dans tout bon concert qui se respecte. Pour être sûrs de ne pas se planter, les deux troubadours avaient décidé de faire appel à un célèbre barde, Achille Grimaud, qui leur écrirait une histoire, qui servirait de base aux ballades, écrites par Sylvain, autour de chaque personnage. Et même qu’on entendrait la voix du conteur raconter l’histoire sur la scène, sans qu’il soit présent, un truc un peu magique. La mise en scène et les chorégraphies seraient imaginées par un autre saltimbanque bien connu, Cédric Hingouët, de Scopitone, et les enluminures de l’affiche et des décors, réalisés par le dénommé Dino Voodoo, grapheur de son état. Quant à la morale de l’histoire elle serait la suivante «C’est un conte urbain, entre les tours du château et les tours des cités. Nous avions envie de parler des préjugés, montrer que tout n’est pas blanc, que tout n’est pas noir. Dire que voir n’est pas connaître, et qu’avant de juger quelqu’un, il faut d’abord se servir de ses yeux et de ses oreilles… »

 

Conte narré par Isabelle Nivet

 

> Samedi 2 novembre à 16h
au Festival Solo de Kermarron, Douarnenez. 02 98 92 31 82.

> Dimanche 10 novembre à 16h30
au Théâtre du Blavet, Inzinzac-Lochrist.
02 97 85 31 00.

> Tournée «Très Tôt Théâtre».
En novembre, Loctudy le 29. En décembre, Landéda le 1er, Plouzané le 6, Saint-Évarzec
le 8, Bannalec le 10, Quimperlé le 11, Plabennec le 13, Esquibien le 15, Quimper les 18 et 21.

20es Rencontres Photographiques au Pays de Lorient


Il expose à la Galerie du Faouëdic, à Lorient, quatre séries de portraits éclatés. Des patchworks d’images qui tracent le contour de quatre vies, quatre histoires, celles de Simone, Louis, Claire et André.


Ils ont ouvert leurs albums de photos et ils ont raconté. Et lui, il était là pour écouter. Écouter quatre romans de vie, quatre histoires simples, celle de Simone, de Louis, de Claire et d’André. Que Simone, Louis, Claire et André habitent dans une maison de retraite importe peu. Il n’était pas là pour raconter la vieillesse, la vie en collectivité ou le naufrage des corps. Il était là pour tirer les fils d’une histoire, et partir sur leur trace. Enquêteur sensible, joueur de ping-pong photographique, Daniel Challe a rebondi sur les souvenirs de ces quatre retraités, par un jeu d’association d’images. « On est partis de leurs albums pour ouvrir la parole, qu’ils me racontent leur enfance, leur métier, les paysages qui les ont marqués. Ça ne m’intéressait pas de faire que des portraits. Je voulais rencontrer des personnes, des histoires singulières. Mais il fallait aussi que je trouve mon compte dans le travail. Que je trouve aussi mon plaisir de photographe. Je l’ai trouvé dans les lumières, les paysages… » Pour Simone, née du côté de Guémené, à Langoëlan, que tout ramenait au Scorff, au bord duquel elle a fêté ses 80 ans, Daniel Challe a fouiné, mouillant ses chaussures sur les rives, explorant les prairies grasses, espionnant les clairs obscurs et les arbres bleus. « Ce sont des portraits multiples, comme un écho à la photo de famille, une constante dans mon univers. L’idée était d’être aussi dans la continuité de mon travail d’artiste ». Pour Claire, il est parti dans le Pas-de-Calais, au mémorial de Vimy, où elle passait ses vacances, et dont elle conservait un souvenir très vif. Il a retrouvé la rue où elle travaillait, à Paris. Simone, Louis, Claire et André, il les a photographiés chez le coiffeur, en balade en Harley-Davidson, lors d’un déjeuner en famille, devant un tableau. Simone, Louis, Claire et André, il en a photographié les objets familiers, les choses qu’ils aiment, leurs mains, leurs dos, une page de leurs albums de photos et leurs doigts qui tournent les pages. Les oiseaux qu’aime Simone, une statuette de Louis. Une quinzaine de photos pour chacun, qui racontent une histoire, à la fois banale et singulière, forcément unique. Elles ne parlent pas de vieillesse, mais de vie. Comme un montage, un collage géant, elles tracent un portrait en creux, une chronique légère, sans nostalgie ni pathos. Juste sensible. Un peu fragile. Et terriblement émouvant.. n
Isabelle Nivet

> C’est en partenariat avec l’association « Le cœur à marée haute » que la Galerie Le Lieu a monté cette résidence à la maison de retraite Edylis, à Lorient, d’oct. 2012 à oct. 2013.
Le but de l’association est de ramener les personnes âgées au cœur de la vie et de la société via des projets à caractère culturel. 06 76 49 37 62.
http://lecœuramareehaute.com

> Galerie du Faouëdic, Lorient, du 19 octobre au 8 décembre, du mardi au dimanche de 14h à 19h.
Entrée libre. 02 97 21 18 02.
www.galerielelieu.com.

Des corps en action, des muscles qui se tendent, une peau qui frémit, une chair qui vit. Gaele Flao travaille le mouvement depuis longtemps. Sur un medium immobile par essence, la peintre arrive pourtant à imprimer une vibration à ses toiles.

« Je suis partie au Brésil l’année dernière, et j’en ai pris plein la gueule. Pas si longtemps que ça, une vingtaine de jours. Mais que j’ai prolongés par mon travail. Sur place, j’avais mon carnet, je croquais des scènes. Et en rentrant le soir, j’en reprenais certaines et je les retravaillais. Je continuais ce que j’avais amorcé, pour ne pas perdre le fil de mon idée. Un super exercice. Quelque chose que je n’ai pas forcément le temps de faire ici. J’ai pris plein de croquis, beaucoup de photos aussi. En rentrant, j’ai travaillé pendant six mois et c’est comme si j’étais restée six mois de plus là-bas. Comme si j’étais allée au bout de mon voyage, en retranscrivant ce que j’avais assimilé, mélangé aux fantasmes que j’avais sur ce pays avant de partir. À présent, je peux passer à autre chose. Je n’ai pas de frustration. » Juste avant de partir au Brésil, Gaele Flao travaillait sur les souvenirs de famille, avec une série de toiles nettes à la facture classique, issues d’images de films de famille en Super 8, à la fois émouvantes et formelles. Un exercice de style, un virage, une incursion, un voyage. À la fois un travail sur soi-même, son passé, ses origines, et la volonté de travailler une autre peinture, plus académique. Une parenthèse dans un parcours où le mouvement tient une place fondamentale – on se souvient de sa (aillaillaille, sublime !) série « Moteur » où en 24 images (tiens tiens) un corps de femme sautait - jaillissait - tombait - roulait - s’accroupissait - se relevait - dansait - s’envolait pour finalement disparaître de la toile en n’y laissant qu’une paire de jambes brunes. Les toiles de retour du Brésil ont réenclenché le travail sur le corps comme sujet principal, « aller à l’essentiel, faire primer l’efficacité, pour retrouver l’émotion du corps », avec des compositions où le mouvement apparaît par décomposition sur un même personnage dans plusieurs positions, des déséquilibres, sur des fonds assez neutres mais vibrants, via l’addition de taches colorées, de halos, de coulures, de griffures… « Les croquis pris au Brésil ont nourri des idées de tableaux pas forcément identiques. Il y a aussi les souvenirs, les photos, la musique. Tous mes tableaux viennent d’émotions. Ce sont des voyages introspectifs. D’ailleurs quand je regarde mes tableaux, je retrouve la sensation d’origine, avec le volume et la profondeur en plus, que crée la peinture ». Résultat, une quinzaine de toiles, pleines de jaunes, de verts et des bruns, des bruns brûlés, des bruns de terre, des bruns de chocolat, des bruns de toutes nuances – couleur fétiche de la peintre – d’où jaillissent échos de samba, gouttes de sueur, déhanchés dansants et vibrations telluriques…


> Hall de L’Estran, Guidel (56),
du 1er au 31 octobre.
Entrée libre.
www.lestran.net